Israël / Territoires occupés «Gaza, c’est l’étroitesse d’esprit»

Article paru dans le magazine AMNESTY, n°63, publié par la Section suisse d’Amnesty International, novembre 2010.
Majeda Al-Saqqa, codirectrice de l’ONG Culture and Free Thought Association à Gaza, ose critiquer aussi bien l’occupation israélienne que le conservatisme du Hamas. De passage au Festival du film de Locarno pour la projection du documentaire Aïsheen – Still alive in Gaza, elle évoque la difficile situation des femmes palestiniennes.

Majeda Al-Saqqa: «Malheureusement, je suis l'unique femme dans ma ville à ne pas porter le voile.» © AKKA Films

AMNESTY : Dans le documentaire Aïsheen – Still alive in Gaza, vous dites que Gaza dispose aujourd’hui d’un espace géographique plus important, mais que l’espace intellectuel, lui, se réduit. Qu’entendez-vous par là ?

Majeda Al-Saqqa: il y a aujourd’hui davantage de censure par les Palestiniens, par le gouvernement du hamas. La critique n’est plus possible. Les textes sont censurés. il faut se mouvoir à l’intérieur du cadre si on ne veut pas d’ennuis.

Comment évaluez-vous la situation des femmes à Gaza ?

Cela devient de plus en plus difficile. d’abord, il y a l’occupation, la pauvreté, le blocus, les sanctions. de plus, les femmes n’ont pas de liberté, elles n’ont pas d’endroit où aller. tous les espaces publics sont prévus pour les hommes. Ces derniers mois, le gouvernement du hamas a décrété que seuls les hommes pouvaient fumer la chicha dans les lieux publics. des femmes qui riaient bruyamment au bord de la mer ont été arrêtées. Les miliciens demandent à des couples qu’ils croisent s’ils sont mariés, et si ce n’est pas le cas, ils les emmènent au poste de police.

Vous ne portez pas de voile. Est-ce que cela vous cause des ennuis ?

J’ai vécu toute ma vie à Gaza et en particulier à Khan Younis, qui est plus conservatrice que toute autre ville de Gaza. Les gens se sont habitués à moi… Mais quand je marche dans la rue, j’entends des commentaires, des insultes. Malheureusement, je suis l’unique femme dans ma ville à ne pas porter le voile.

Est-il toujours possible de travailler à Gaza aujourd’hui ?

Oui, mais notre centre est le seul de ce genre à offrir un espace pour s’exprimer, notamment aux enfants. Le problème, c’est le « verrouillage » du hamas, qui affecte notre travail. nous n’avons plus de groupes mixtes, le seul groupe mixte est celui des enfants âgés de six à douze ans. Après douze ans, c’est interdit. si nous faisons des activités mixtes, des membres du hamas viennent et nous empêchent de les réaliser. Pour les activités théâtrales, les femmes n’ont le droit de jouer que devant un public de femmes. si nous prenons le risque de braver les interdits, les familles n’enverront plus leurs filles dans notre centre et ce sera encore un espace perdu pour elles.

En ce moment, les organisations courent un risque majeur à Gaza: la menace de fermeture. Ce sont tout d’abord les organisations de défense des droits humains qui ont été visées, puis les organisations culturelles et les organisations de femmes. Le hamas a fermé plus de cent OnG jusqu’à maintenant, sous prétexte d’erreurs administratives, ou parce qu’il a décrété que leurs activités étaient «contre la morale».

Vous avez donc l’impression de vous battre à la fois contre l’occupation israélienne et contre le conservatisme du Hamas…

C’est juste. notre combat contre l’occupation est perpétuel parce que nous avons besoin de notre liberté, de notre dignité et de notre identité palestinienne. en fait, nous avons besoin de nos droits, alors que presque chacun de nos droits est bafoué par l’occupation. Mais au niveau interne, nous devons aussi nous battre pour maintenir la dignité, la liberté, les droits humains et en particulier les droits des femmes. et le conservatisme est presque le plus suffocant en ce moment. Quand vous vous battez contre l’occupation, vous ressentez de l’honneur. L’occupant est un ennemi clair et vous avez le droit de le combattre pacifiquement, car tant les Conventions de Genève que les résolutions de l’OnU légitiment ce droit. Mais c’est plus compliqué de faire face au conservatisme. Le nombre de jeunes qui deviennent conservateurs est en train de croître. Ce sont des jeunes qui ont vécu toute leur vie à Gaza, qui n’ont jamais connu Jérusalem ni ramallah en raison de l’occupation. imaginez leur étroitesse d’esprit ! ils n’ont jamais été confrontés à d’autres cultures. tout ce qu’ils connaissent, c’est cette bande de quarante kilomètres de long sur huit kilomètres de large qu’on appelle Gaza…

Que peuvent faire des organisations internationales comme Amnesty pouraider les ONG locales à faire leur travail dans de meilleures conditions ?

J’ai beaucoup de respect pour amnesty international. Mais le travail de dénonciation et de campagne s’arrête à un moment donné et n’est pas suffisant. il faut que les personnes responsables de violations des droits humains aient à rendre des comptes. Pourquoi israël n’a-t-il pas à assumer ses responsabilités? Pourquoi amnesty international n’ouvre-t-elle pas une action en justice contre ce pays? Pourquoi n’arrivet-elle pas à faire traduire en justice les personnes qui abusent des droits de leur peuple à Gaza? Les rapports ne sont pas suffisants. Je suis désolée de le dire, mais plus personne ne les lit. de plus, les rapports doivent toujours être équilibrés, mais c’est faux de chercher un équilibre quand on parle de Gaza ! Cela ne sert à rien d’écrire six pages sur les violations des israéliens et six pages sur les violations des Palestiniens, c’est de l’hypocrisie.

Mais Amnesty ne compte pas les pages qu’elle publie dans les rapports pour que ceux-ci soient équilibrés.

Je ne dis pas que les rapports d’amnesty ne doivent pas mentionner les roquettes tirées par le hamas sur israël et les violences du hamas contre la population à Gaza. au contraire. Mais un rapport sur la guerre faite par israël à Gaza doit avant tout dénoncer les violations des droits humains commises par israël.

A votre avis, les organisations internationales devraient donc se concentrer sur la justice et faire pression pour que les responsables aient à répondre de leurs actes ?

Oui, mais pas seulement. Les organisations de défense des droits humains devraient mettre en place des mécanismes préventifs. il ne faut pas seulement dénoncer mais aussi éviter les violations graves. On pourrait imaginer un comité de secours pour les OnG locales, comme une sorte d’ambulance. nous avons besoin de nous sentir en sécurité, de nous sentir renforcés. il ne suffit pas de venir de temps en temps à Gaza et de repartir.

Est-ce que vous placez quelque espoir dans les tentatives de dialogue entre le Hamas et des gouvernements étrangers?

A mon avis, il est totalement faux et stupide que le monde entier boycotte le hamas. Le peuple a élu ce gouvernement. est-ce que c’était une erreur, est-ce que les gens n’ont pas pensé à ce qu’ils faisaient ? Je n’en sais rien, mais le résultat est là. alors le dialogue est indispensable, mais il doit être basé sur les droits humains. Vous savez, les gens qui sont affectés par le blocus, ce sont nous, les Palestiniens, pas ceux du hamas qui sont au pouvoir. eux ont un emploi, de l’argent et peuvent se déplacer.

Pensez-vous devoir un jour quitter Gaza ?

Je ne quitterai jamais Gaza. Je sors toujours pour des périodes courtes, c’est très important pour moi, sinon je meurs. surtout en ce moment où je sens que je deviens très intolérante. J’ai besoin d’air. Mais je reviendrai toujours à Gaza.