Un des crimes contre l'humanité listés dans le «mapping report»: le viol comme armes de guerre. Sur la photo, des victimes de la province de Bukavu du Sud-Kivu, en 2004. © AI
Un des crimes contre l'humanité listés dans le «mapping report»: le viol comme armes de guerre. Sur la photo, des victimes de la province de Bukavu du Sud-Kivu, en 2004. © AI

République démocratique du Congo Génocide: un mot qui dérange

 
Le torchon brûle entre l’Organisation des Nations unies et le Rwanda. En cause: la publication du rapport «Projet Mapping» documentant les violations les plus graves des droits humains et du droit international humanitaire commises en République démocratique du Congo, entre 1993 et 2003. Selon ce rapport, certains actes «pourraient être qualifiés de génocide», ce qui provoque la fureur du gouvernement rwandais.

Une enquête qui fâche! Révélée par le journal français Le Monde avant sa publication officielle, cette enquête du haut-Commissariat aux droits de l'homme de l'ONU  revient sur les massacres et crimes graves contre l'humanité commis en RDC qui, durant seize ans, ont été toujours minimisés. Elle recense des massacres de civil·e·s, des viols, des pillages, l'utilisation d'enfants soldats.

Malgré les menaces du régime militaire de Paul Kagame de retirer ses soldats de maintien de la paix au Darfour (Soudan), le rapport est finalement sorti le 1er octobre dernier. Seules de légères modifications ont été amenées aux 562 pages. Sa publication continue toutefois de susciter de vives réactions de la part du gouvernement rwandais et des autres pays qui auraient été impliqués dans ces crimes entre mars 1993 et juin 2003, dont l'Ouganda, le Burundi, l'Angola, le Tchad et la République centrafricaine.

Pressions

«L’ONU avait bien essayé d'étudier certains des événements décrits dans ce rapport, notamment en 1997 et 1998, mais ces investigations avaient été à plusieurs reprises bloquées par le gouvernement congolais dirigé, à l’époque, par Laurent-Désiré Kabila, père du président actuel, Joseph Kabil», confie Aloys Habimana, directeur de la division Afrique de Human Rights Watch. Le sujet reste très sensible dans la région. Plusieurs gouvernements impliqués n’ont pas hésité à qualifier le rapport de «non crédible», en raison du fait qu’il n’évoque nulle part dans ses pages que certaines multinationales ou certains pays occidentaux auraient été impliqués, de près ou de loin, dans ces massacres en RDC.

Autre pomme de discorde, la qualification de «génocide». Selon les Nations unies, les attaques des forces rwandaises «apparemment systématiques» contre des réfugié·e·s et des civil·e·s hutu en RDC «pourraient être qualifiées de génocide» si elles étaient prouvées par un tribunal compétent, ce qui a déclenché la fureur du gouvernement rwandais. Dans un commentaire officiel joint au rapport de l’ONU, les autorités rwandaises ont accusé les auteurs du rapport de chercher à valider la «théorie du double génocide» : mettre au même niveau ces massacres de réfugié·e·s hutu rwandais·es en RDC en 1996-1997 avec le génocide contre les Tutsi perpétré en 1994 par le régime hutu, alors au pouvoir à Kigali. Selon les autorités rwandaises, les preuves exposées dans le rapport ne sont pas suffisantes pour pouvoir parler de «génocide».

Pour Faustin Twagiramungu, qui était premier ministre du premier gouvernement rwandais post-génocide de juillet 1994 à 1995, il est temps que la «vérité» éclate sur la réalité du «génocide» rwandais. Selon lui, ce rapport met enfin en lumière la face sombre du président Kagame, dont l’image est plutôt bonne en Afrique et en Europe. «Le président Kagame et son armée ont commis un crime abominable contre l'humanité», martèle celui qui a perdu les élections présidentielles du 25 août 2003 remportées par…Paul Kagame.

Les victimes méritent justice

«Génocide ou pas, ce qui importe, c’est de s’assurer que ce rapport ne finisse pas dans un tiroir et que justice soit rendue aux dizaines de milliers de victimes et à leur famille», déclare Claire Morclette, responsable de la campagne sur la RDC auprès d’Amnesty International. Même son de cloche du côté d’Aloys Habimana : «Les questions de qualification et de terminologie sont importantes, mais la manière dont les crimes sont caractérisés ne devrait pas éclipser le besoin urgent de suivi du rapport.» Les deux organisations appellent d’ailleurs à la mise en place de mécanismes juridiques, afin que tous les pays impliqués, les donateurs, la société civile et les victimes se mettent à la table de négociation pour discuter de la voie à suivre. D’ailleurs, le rapport a reçu le soutien de la société civile congolaise : 220 organisations congolaises ont signé une déclaration qui accueille positivement ce rapport et appelle à la mise en place d’une série de mécanismes pour rendre justice aux victimes. selon Claire Morclette, la publication du rapport doit marquer le renouveau des efforts nationaux et internationaux pour la reconstruction de la justice en RDC. Les acteurs concernés (gouvernement congolais et autres gouvernements impliqués, bailleurs de fonds, nations unies, société civile, etc.) doivent se concerter au plus vite pour décider d’un plan global de lutte contre l’impunité, incluant des mécanismes à court terme (l’établissement de tribunaux mixtes pour juger les responsables de violations des droits humains) et des mesures à long terme, comme la reconstruction du système judiciaire congolais.

617 incidents violents recensés sur 562 pages

Suite à la découverte de trois fosses communes dans l’Est de la République démocratique du Congo (RDC) fin 2005, les Nations unies ont décidé d’envoyer une équipe de spécialistes des droits humains sur le terrain pour y dresser un inventaire. D’octobre 2008 à mai 2009, 33 employé·e·s des Nations unies (comprenant des expert·e·s congolais et internationaux) ont finalement pu se rendre sur place. Les expert·e·s ont été déployé·e·s à travers le pays pour rassembler des documents et obtenir des informations des quelque 1280 témoins entendu·e·s. Le rapport comprend la description de 617 incidents violents présumés survenus sur le territoire de la RDC et couvre une décennie, entre mars 1993 et juin 2003, qu’on peut diviser en quatre périodes.

- Mars 1993-juin 1996: La première période couvre les violations commises au cours des dernières années de pouvoir du président Mobutu et est marquée par l’échec du processus de démocratisation et les conséquences dévastatrices du génocide survenu au Rwanda sur l’Etat zaïrois en déliquescence, en particulier dans les provinces du Nord-Kivu et du Sud-Kivu. Au cours de cette période, 40 incidents ont été répertoriés.

-Juillet 1996-juillet 1998: La deuxième période s’intéresse aux violations perpétrées pendant la première guerre et la première année du régime mis en place par le président Laurent-Désiré Kabila et répertorie le plus grand nombre d’incidents de toute la décennie examinée, soit 238.

- Août 1998-janvier 2000: La troisième période dresse l’inventaire des violations commises entre le déclenchement de la deuxième guerre, en août 1998, et la mort du président Kabila. Cette période comporte 200 incidents et est caractérisée par l’intervention sur le territoire de la RDC des forces armées régulières de plusieurs Etats.

- Janvier 2001-juin 2003: Enfin, la dernière période répertorie 139 incidents qui décrivent les violations perpétrées malgré la mise en place progressive d’un cessez-le-feu le long de la ligne de front et l’accélération des négociations de paix en vue du lancement de la période de transition, le 30 juin 2003.