toiles Les oublié·e·s du Chili

Article paru dans le magazine AMNESTY, n°63, publié par la Section suisse d’Amnesty International, novembre 2010.
Il y a des morts qui n’ont pas de sépulture, dont les restes ne sont exposés dans aucun musée et dont les noms ont été effacés, disparus dans le sable du désert chilien. Mais alors, comment se souvenir ? Le réalisateur Patricio Guzmán revient sur la recherche des «disparus» dans son film Nostalgie de la Lumière.

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Dans son dernier film, Nostalgie de la Lumière, qui se déroule dans le désert d’Atacama au nord du Chili, Patricio Guzmán interroge l’Histoire. Se servant du procédé documentaire, il questionne deux types de passé : l’un élevé au rang de science et l’autre condamné au silence. Il met ainsi face à face les recherches des astronomes de l’observatoire du Chili et celles des familles de «disparu·e·s». Comment se fait-il que nous arrivions à garder la trace d’étoiles éteintes mais que nous résistions sans cesse à «la force de gravité de la mémoire qui nous attire tout le temps ?», s’interroge le réalisateur. Quel rôle jouent les intellectuel·le·s et les artistes dans ce processus, alors que la société chilienne semble encore être immobilisée par le coup d’Etat survenu en 1973 et cherche à occulter toute rébellion contre l’oubli menée notamment par les familles de «disparu·e·s»?

Récemment encore, l’Eglise chilienne proposait de gracier les prisonniers accusés de meurtre, de torture et de disparitions forcées commis lorsque la dictature militaire était au pouvoir (1973-1990), eux qui ne représentent qu’une fraction des quelque quatre cents auteurs de ces violations. Or le désert abrite les plus grands secrets, il «est le centre de la mémoire, une porte ouverte vers le passé». Un point de départ, comme si les télescopes de l’observatoire pouvaient voir à travers sa terre aride.

Depuis plus de trente ans, les Femmes de Calama cherchent inlassablement dans le désert d’Atacama les restes de leurs époux, fiancés, fils ou frères qui n’ont pas pu être retrouvés. En octobre 1973, dans le camp de Chacabuco, vingt-sept prisonniers politiques étaient sauvagement assassinés par des membres de l’armée chilienne. Enterrés dans une fosse commune, leurs corps ont ensuite été déplacés et jetés à la mer. «Nous sommes la lèpre du Chili», disent ces femmes. Leur quête dérange. Car justement, il y a des personnes qui savent. Et qui se taisent. Ce documentaire prend toute son importance en présentant des preuves irréfutables à ceux qui ferment les yeux : l’Eglise, les juges, les politiciens, les militaires.