Chili Une nouvelle visibilité pour les Mapuches

Article paru dans le magazine AMNESTY, n°64, publié par la Section suisse d’Amnesty International, février 2011.
Au Chili, les trente-deux prisonniers politiques qui avaient jeûné pendant huitante-cinq jours ont mis fin à leur grève en octobre dernier. Un événement qui a rappelé la longue lutte mapuche contre les discriminations.

Leur grève de la faim a été éclipsée par la médiatisation des mineurs piégés dans une mine au Chili : à l’automne dernier, trente-deux prisonniers mapuches ont mis un terme à un jeûne qui aura duré près de trois mois. Une des dernières mobilisations en date du mouvement mapuche, qui n’a de cesse de s’activer contre les discriminations dont il est victime. Ce jeûne a eu des répercussions positives : il a «replacé les exigences des Mapuches dans le débat public, c’est un succès politique à marquer d’une pierre blanche», souligne le directeur de la revue mapuche Azkintuwe (le mirador) Pedro Cayuqueo, cité dans le Courrier international du 27 octobre 2010.

Hayin-Ray Antileo, vice-présidente de l’Association des Chiliens résidant à Genève (ACRG) et membre de la commission dédiée aux peuples originaires du Chili, se félicite pour sa part de l’«union mapuche» et de la «solidarité» dont ont fait preuve beaucoup d’associations et autres segments de la société chilienne. Il reste que le leadership mapuche est une structure décentralisée, aux multiples voix et moyens de lutte.

Ce long jeûne politique a également donné une plus grande visibilité à la jeune génération de Mapuches dont les mobilisations ont été relayées grâce à la grève. Souvent membres des diasporas urbaines issues des migrations internes, ces jeunes ont étudié dans des universités chiliennes et comptent pour beaucoup des effectifs à Temuco, Valparaiso ou Santiago. L’accès à l’éducation les a rendu·e·s conscients de leurs droits, l’université leur ayant donné des outils nécessaires à faire avancer la cause mapuche. La porte-parole des grévistes, Natividad Llanquileo, était étudiante en droit, avant de quitter l’université. Elle a joué un rôle clé dans les négociations, aux côtés de l’évêque et médiateur Ricardo Ezzati.

Le nouveau président Sebastian Piñera a attendu cinquante-quatre jours pour réagir publiquement, avant de proposer une «réouverture» du dialogue. Mais si les autorités chiliennes ont promis de ne plus poursuivre les activistes en tant que « terroristes », cela n’a été fait que de manière partielle, la législation antiterroriste continuant à être appliquée dans certains cas, a dénoncé Natividad Llanquileo via le site internet www.mapuexpress.net l’un des principaux canaux de communication du mouvement mapuche. En novembre dernier, douze prisonniers détenus à Cañete au sud du Chili ont d’ailleurs laissé entendre qu’ils pourraient reprendre leur grève suite aux irrégularités qui auraient marqué leur procès.

Discriminations historiques

Les différents gouvernements au pouvoir depuis la fin de la dictature en 1989 n’ont en effet pas hésité à utiliser la loi antiterroriste chilienne, héritée d’un décret émis par Pinochet, qui permet fréquemment la condamnation de Mapuches à des années de prison. Les autorités considèrent les prisonniers politiques mapuches comme des «terroristes», parce qu’ils ont voulu récupérer leurs terres ancestrales par l’occupation de domaines de grands propriétaires terriens, dont les titres sont en fait attribués à des familles mapuches. Une situation de double discrimination selon Amnesty International. Dans un communiqué au gouvernement chilien en août 2010, l’organisation dénonçait le «manque de garanties pour les personnes indigènes d’être jugées équitablement par des tribunaux militaires».

Le droit à la terre est donc central alors que les conflits fonciers sont réglés à coup de violations des droits fondamentaux du peuple mapuche, de détentions préventives abusives, de procès aux témoins sans visage payés par la police, et de peines trop lourdes par rapport au type de «délits», souvent banals. En 2004, un rapport de Human Rights Watch avait d’ailleurs décrit l’application de la législation antiterroriste envers les Mapuches par l’Etat chilien comme ne respectant pas ses obligations de fournir des procès équitables.

La militarisation des zones au sud du fleuve Bio-Bio est bien réelle. La violence policière, les incursions dans les communautés de carabineros (police militaire) et les razzias y sont fréquentes. Trois militants ont été tués par la police depuis 2002. Si des actes violents sont parfois commis par les Mapuches, les répliques et l’usage de la force de la part de l’Etat paraissent souvent disproportionnés. Il est vrai que les enjeux sont de taille. Les entreprises forestières et les industries de salmoniculture représentent des sources de revenus importantes pour le pays, ce qui porte à croire que les intérêts politico-financiers étatiques et privés primes sur les revendications légitimes des Mapuches. D’autant que les investissements sont réalisés sans la consultation préalable des communautés concernées.

Toutefois, certains progrès peuvent être relevés : le Chili a ratifié en 2009 la Convention 169 de l’Organisation internationale du travail sur les peuples indigènes qui se voient ainsi reconnaître le droit à la terre,à  l’autonomie, à la participation ou à la gestion des ressources naturelles. Le pays a aussi acquis et redistribué de nombreuses terres aux communautés mapuches, ce que le rapporteur spécial sur la situation des droits de l’homme et des libertés fondamentales des peuples autochtones, James Anaya, a qualifié de «progrès» dans un rapport publié en 2009.

Non à la «chilénisation»

La grève de la faim de l’automne dernier a aussi eu pour conséquence une «revalorisation de la culture mapuche», selon Hayin-Ray Antileo. Face à la «chilénisation» qui a marqué leur enfance et aux politiques d’assistance, la nouvelle génération mapuche vise aujourd’hui à réaprendre la langue mapudungun et à recontruire son histoire. Souvent «folklorisés», les Mapuches sont victimes de stéréotypes : on les traite par exemple de «sales indiens» ou de «paysans» . Des stéréotypes aujourd’hui encore relayés sur la scène publique, notamment par la presse, dont certains organes s’obstinent à faire l’équation entre Mapuche et délinquance. Mettre son identité mapuche en avant répond donc aussi d’une stratégie militante. «Revendiquer l’autonomie, se penser Mapuche avant d’être Chilien, c’est aussi vouloir être considéré comme partenaire à part entière dans la société chilienne qui s’éveille peu à peu à cette problématique», précise Hayin-Ray Antileo.