Mouhieddine Cherbib. © AI
Mouhieddine Cherbib. © AI

Tunisie Quand le peuple s’insurge

La population tunisienne est venue à bout du régime de Ben Ali en janvier dernier. Ce n’est pas la première fois que le peuple tunisien se mobilise en masse. En 2008, dans la région de Gafsa, un important mouvement social avait fini par s’épuiser. Retour sur le succès de l’un et l’échec de l’autre, avec le Tunisien Mouhieddine Cherbib.

Le 14 janvier dernier, après à peine un mois de manifestations, la rue faisait tomber Ben Ali du pouvoir, mettant fin à vingt-trois ans d’un régime autoritaire, dans lequel les droits humains étaient constamment bafoués. il y a à peine trois ans, la population avait déjà tenté de faire entendre sa voix par des manifestations de masse. En 2008, dans le bassin minier de Gafsa, au sud-ouest de la Tunisie, cinq mois de mobilisations n’avaient pourtant pas réussi à faire reconnaître les revendications d’une population remontée contre le chômage et la corruption. Le pouvoir était venu à bout de la résistance du peuple par des emprisonnements massifs et par le musèlement des médias.

Qu’est-ce qui a fait la victoire du peuple en 2011 ? Le point avec Mouhieddine Cherbib, membre du Comité pour le respect des libertés et des droits de l’homme en Tunisie.

AMNESTY : Le soulèvement du peuple en Tunisie a conduit de manière inattendue à l’effondrement du régime de Ben Ali. En 2008 à Gafsa, pendant cinq mois, les manifestations avaient été durement réprimées et les mobilisationsavaient fini par s’essouffler. Commentexpliquer cet échec à Gafsa et ce succès aujourd’hui ?

Mouhieddine Cherbib: Le mouvement de Gafsa a été vite étranglé par la présence de milliers de policiers qui ont encerclé la région pendant plus d’un an. L’information n’a pas pu être diffusée largement, même si le mouvement était suivi par 90% de la population. pour ce qui est de Sidi Bouzid, dès le premier événement, l’immolation de Mohamed Bouazizi, on a tout de suite pu compter sur deux supports médiatiques. Le premier, c’est internet et surtout Facebook qui a très bien fonctionné. il ne faut pas oublier que 1,5 millions de Tunisiens sont connectés à internet. Le deuxième, c’est Al Jazira qui a rendu compte tout de suite des événements. La chaîne a parlé de la manifestation à Sidi Bouzid et la population s’est identifiée à ce jeune homme qui s’est immolé. «nous sommes tous des Mohammed Bouazizi», se sont dit les Tunisiens. Depuis là, les événements ont été rapportés jour par jour, heure par heure, minute par minute.

Aujourd’hui, l’activisme sur interneta joué un rôle important dans les manifestations. Pourquoi n’était-ce pas le cas en 2008?

La place d’internet en 2008 n’était pas celle d’aujourd’hui. il y a eu une évolution incroyable ces dernières années, surtout à travers Facebook. En 2008, le journaliste Fahem Boukadous, avant d’être emprisonné, avait diffusé des informations sur internet. Mais le support qu’il avait utilisé, Youtube, était interdit en Tunisie. Les Tunisiens n’ont donc pas eu accès aux informations. Cette fois-ci, l’information est bien en vue, par e-mails et par Facebook.

Le pouvoir a été moins vigilant,moins répressif envers ces moyens decommunication?

Non, là n’est pas la question. Le pouvoir a été très répressif. Mais cette fois-ci, un million et demi de Tunisiens avaient accès à internet. Et le moteur, ce sont les manifestations, qui sont organisées à travers Facebook.

En 2008, les manifestations ont été étranglées par la police. Les forces de l’ordre ont-elles été plus laxistes face àla révolte commencée à Sidi Bouzid?

La répression a été encore pire cette fois-ci. Dès les premiers jours, les morts ont commencé à tomber. il y a eu deux morts par balles réelles, ce qui a mis le feu aux contestations. Mais ces événements sont dépassés, on est maintenant dans une situation de révolution. Et c’est le peuple, c’est la rue qui décide des orientations de la révolution aujourd’hui, de la politique de demain. parce que toutes les manifestations se sont organisées spontanément, sans qu’il n’y ait de guide, de personnalité charismatique, sans qu’il n’y ait de parti politique ou de syndicat. C’est le peuple qui est sorti dans tout le pays pour rejeter cette dictature.

Tout s’est passé très vite. Certaines personnes craignent un avenir incertain avec une opposition fragile et désorganisée…

Je fais confiance à la maturité du peuple tunisien, à sa conscience, à ce qu’il a montré. On a vu quelque chose que personne n’avait prévu. Même s’il le paie par le sang de ses enfants, le peuple tunisien veut passer un message au monde entier: l’aspiration à la liberté, à la démocratie et à la dignité.

Depuis des années, vous défendez les droits humains en Tunisie depuis la France. Quel est votre travail maintenant dans cette situation extraordinaire?

Nous continuons à nous mobiliser, à appeler les gens à être vigilants dans le monde entier. nous appelons la communauté internationale à nous accompagner pendant ces jours très difficiles. Les choses risquent de basculer d’un côté ou d’un autre. On risque l’organisation d’une contre-révolution. nous craignons aussi le danger que représentent les forces extérieures, c’est-à-dire les pays comme la Lybie qui peuvent capter cette révolution.

Le journaliste Fahem Boukadous et lejeune Ben Abdallah, condamnés à quatreans de prison ferme après les événements de Gafsa, ont été libérés. Qu’en est-il des autres prisonniers d’opinion?

Il y a encore deux mille prisonniers condamnés dans le cadre de la loi antiterroriste tunisienne, qui n’ont pas été libérés jusqu’à maintenant. D’après leurs avocats, leurs dossiers sont vides. L’une de nos principales exigences est la libération de tous les prisonniers d’opinion. nous souhaitons également le retour de tous les exilés, sans attendre. nous demandons la légalisation de tout parti politique et des organisations interdites par Ben Ali et l’instauration d’une liberté totale d’expression.

Et vous-même, condamné en 2008 pour avoir soutenu les événements deGafsa, avez-vous l’espoir de pouvoir retourner bientôt en Tunisie?

Oui, bien sûr, comme tout le monde. J’ai fait opposition à ma condamnation et un nouveau procès est fixé à la mi-février. Je ne sais pas encore s’il aura lieu ou si mon dossier va être clos, suite à l’annonce de l’amnistie générale.

Article paru dans le magazine AMNESTY, n°64, publié par la Section suisse d’Amnesty International, février 2011.

 

a Aujourd’hui, l’activisme sur interneta joué un rôle important dans les manifestations. Pourquoi n’était-ce pas le cas en 2008 ?

b La place d’internet en 2008 n’était pas celle d’aujourd’hui. il y a eu une évolution incroyable ces dernières années, surtout à travers Facebook. En 2008, le journaliste Fahem Boukadous, avant d’être emprisonné, avait diffusé des informations sur internet. Mais le support qu’il avait utilisé, Youtube, était interdit en Tunisie. Les Tunisiens n’ont donc pas eu accès aux informations. Cette fois-ci, l’information est bien en vue, par e-mails et par Facebook.

a Le pouvoir a été moins vigilant,moins répressif envers ces moyens decommunication ?

b non, là n’est pas la question. Le pouvoir a été très répressif. Mais cette fois-ci, un million et demi de Tunisiens avaient accès à internet. Et le moteur, ce sont les manifestations, qui sont organisées à travers Facebook.

a En 2008, les manifestations ont été étranglées par la police. Les forces del’ordre ont-elles été plus laxistes face àla révolte commencée à Sidi Bouzid ?

b La répression a été encore pire cette fois-ci. Dès les premiers jours, les morts ont commencé à tomber. il y a eu deux morts par balles réelles, ce qui a mis le feu aux contestations. Mais ces évé

nements sont dépassés, on est maintenant dans une situation de révolution. Et c’est le peuple, c’est la rue qui décide des orientations de la révolution aujourd’hui, de la politique de demain. parce que toutes les manifestations se sont organisées spontanément, sans qu’il n’y ait de guide, de personnalité charismatique, sans qu’il n’y ait de parti politique ou de syndicat. C’est le peuple qui est sorti dans tout le pays pour rejeter cette dictature.

a Tout s’est passé très vite. Certainespersonnes craignent un avenir incertain avec une opposition fragile etdésorganisée…

Je fais confiance à la maturité du peuple tunisien, à sa conscience, à ce qu’il a montré. On a vu quelque chose que personne n’avait prévu. Même s’il le paie par le sang de ses enfants, le peuple tunisien veut passer un message au monde entier : l’aspiration à la liberté, à la démocratie et à la dignité.

a Depuis des années, vous défendez les droits humains en Tunisie depuis laFrance. Quel est votre travail maintenant dans cette situation extraordinaire ?

b nous continuons à nous mobiliser, à appeler les gens à être vigilants dans le monde entier. nous appelons la communauté internationale à nous accompagner pendant ces jours très difficiles. Les choses risquent de basculer d’un

côté ou d’un autre. On risque l’organisation d’une contre-révolution. nous craignons aussi le danger que représentent les forces extérieures, c’est-à-dire les pays comme la Lybie qui peuvent capter cette révolution.

a Le journaliste Fahem Boukadous et lejeune Ben Abdallah, condamnés à quatreans de prison ferme après les événements de Gafsa, ont été libérés. Qu’en est-il des autres prisonniers d’opinion ?

b il y a encore deux mille prisonniers condamnés dans le cadre de la loi antiterroriste tunisienne, qui n’ont pas été libérés jusqu’à maintenant. D’après leurs avocats, leurs dossiers sont vides. L’une de nos principales exigences est la libération de tous les prisonniers d’opinion. nous souhaitons également le retour de tous les exilés, sans attendre. nous demandons la légalisation de tout parti politique et des organisations interdites par Ben Ali et l’instauration d’une liberté totale d’expression.

a Et vous-même, condamné en 2008 pour avoir soutenu les événements deGafsa, avez-vous l’espoir de pouvoirretourner bientôt en Tunisie ?

b Oui, bien sûr, comme tout le monde. J’ai fait opposition à ma condamnation et un nouveau procès est fixé à la mi-février. Je ne sais pas encore s’il aura lieu ou si mon dossier va être clos, suite à l’annonce de l’amnistie générale.