Avenir «Les peuples n’ont plus d’excuses de ne pas s’engager»

Article paru dans le magazine AMNESTY, n°65, publié par la Section suisse d’Amnesty International, mai 2011.
Corédacteur de la Déclaration universelle des droits de l’homme, Stéphane Hessel livre ses réflexions, de la gouvernance mondiale à notre engagement de citoyen·ne·s. Un regard critique mais plein d’espoir sur l’humanité et l’avenir des droits humains.

Stephane Hessel: «Le respect des droits de l’homme a fait des progrès, il ne faut pas le nier. Mais le chemin reste long et difficile. Parce qu’entre les peuples qui voudraient que les choses progressent et les Etats, il y a un hiatus.» © Fabrice Praz

AMNESTY: Vous avez participé à la rédaction de la Déclaration universelle des droits de l’homme (DUDH). Si vous deviez la réécrire, qu’enlèveriez-vous,qu’ajouteriez-vous?

Stéphane Hessel: Je garderais tout! Car les valeurs qui figurent dans ce texte sont aussi valables aujourd’hui qu’il y a soixante-trois ans. Ces libertés n’ont pas été respectées par tous. Presque tous les Etats membres sont responsables de certaines violations de ces droits. Mais le programme que constitue la Déclaration reste tout aussi indispensable. En revanche, il y a un aspect qui n’a pas été évoqué. Si je devais réécrire la DUDH, j’y ajouterais au moins un article, qui dirait: «Tous les êtres humains ont droit à un environnement vivable et à la protection de la planète contre une détérioration nuisible.»

Vous dites qu’aucun Etat ne respecte la Déclaration. Un constat d’échec?

Naturellement. C’est un grave échec. Notre monde est encore gravement atteint par des violations des droits de l’homme. Même les articles les plus fondamentaux comme l’article 5, qui interdit la torture, ne sont pas respectés. Je serais presque tenté de dire qu’il n’y a aucun pays où nous sommes vraiment sûrs que la torture a été supprimée une fois pour toutes.

Comment expliquez-vous que, malgré les traités toujours plus nombreux, l’impunité perdure?

Personne ne s’attendait à ce qu’elle disparaisse. Je suis déjà très content de penser qu’aujourd’hui, il ne peut plus se passer n’importe où dans le monde une agression vraiment grave contre la personne humaine sans que la communauté internationale soit alertée. Alertée, pas forcément capable d’y mettre un terme. C’est déjà énorme, quand on pense à ce qu’était la situation du monde avant l’adoption de la DUDH.

Un bilan tout de même positif.

Le respect des droits de l’homme a fait des progrès, il ne faut pas le nier. Mais le chemin reste long et difficile. Parce qu’entre les peuples qui voudraient que les choses progressent et les Etats, il y a un hiatus. Les gouvernements sont surtout soucieux de maintenir leur pouvoir et les peuples qui revendiqueraient des droits ne sont que rarement en mesure d’imposer leur volonté à leur gouvernement.

Les gouvernements sont pourtant responsables de faire appliquer les droits humains.

Disons que les Nations unies sont quand même l’institution chargée de faire respecter les droits de l’homme, avec le Conseil des droits de l’homme. Y siègent les représentants des Etats et n’y siègent qu’insuffisamment les organisations de défense des droits de l’homme. Le débat entre les uns et les autres n’est pas à égalité. Certaines organisations prestigieuses, comme Amnesty, peuvent certes s’exprimer. Mais le dernier mot appartient aux Etats. Or les Etats sont plus soucieux de garder le pouvoir et ne se laissent pas facilement convaincre d’appliquer des droits qui mettraient en question leur pouvoir politique.

Donc vous plaidez pour plus de pouvoir des ONG.

Absolument !

Comment percevez-vous Amnesty aujourd’hui?

Je crois que le rôle d’Amnesty est très spécifique. Je sais qu’Amnesty s’intéresse à beaucoup de problèmes, mais la question des prisonniers d’opinion est quand même le problème fondamental autour duquel l’organisation a été créée. Il y a pas mal de libérations qui sont intervenues. Mais il reste des prisonniers d’opinion dans de nombreuses régions.

Selon vous, nous sommes tous et toutes citoyen·ne·s du monde. Que répondre aux gens qui disent: «Pourquoi perdre de l’énergie à m’engager alors que le monde est gouverné par des forces qui me dépassent»?

L’expression «qui me dépassent» doit être remise en question. Ni les gouvernements, ni les pouvoirs économiques et financiers ne pourront indéfiniment résister. Un grand mouvement de la part des peuples, de la part des citoyens, peut devenir irrésistible. J’en donne pour preuve deux exemples : la chute du mur de Berlin et la fin de l’apartheid en Afrique du Sud, qui ont été obtenus par des pressions populaires. Grâce aux moyens de communication modernes, on sait mieux comment les choses se passent. Lancer une campagne contre la torture ou contre l’accroissement de la famine est devenu plus facile. Donc les peuples n’ont plus d’excuses de ne pas s’indigner et de ne pas s’engager.

Quelest votre meilleur souvenir en tant que militant?

Un souvenir éblouissant reste l’adoption de la DUDH le 10 décembre 1948 à Paris. Mais beaucoup plus récemment, mon petit saut à Tunis et le constat de ce qui se passe actuellement en Afrique du Nord est pour moi enthousiasmant. J’ai vu que ce sont les jeunes qui ont le plus de capacité à se mobiliser et ça me fait plaisir. Moi-même je suis maintenant très vieux, nonante-trois ans, c’est un âge respectable. J’ai eu beaucoup de chance, j’ai connu les moments les plus durs, la Seconde Guerre mondiale, tout le problème de la décolonisation, la lutte contre l’Empire soviétique.

C’est une chance d’avoir connu les moments les plus durs?

Oui, ce sont des moments de ma vie dont j’ai toujours reconnu le côté positif. Il me semble que nous avons fait des progrès et que j’ai été associé à ces progrès. Je rencontre maintenant des jeunes et je leur dis : ne vous découragez pas, vous avez en face de vous des problèmes durs, mais nous en avons aussi connu et nous avons réussi à en surmonter certains, nous vous faisons confiance, vous allez surmonter ceux d’aujourd’hui. Ma confiance dans l’avenir s’est plutôt accrue au cours de ma vie.