Face à l'horreur, le pacifisme

Article paru dans le magazine AMNESTY, n°66, publié par la Section suisse d’Amnesty International, septembre 2011.
Terry Rockefeller a perdu sa sœur dans l’attentat du World Trade Center (WTC) de New York le 11 septembre 2001. Elle a malgré tout choisi la voie de la non-violence, s’est rendue en Irak et a témoigné lors du procès d’un terroriste présumé.

Terry Rockerfeller et Laura. © DR Terry Rockerfeller et Laura. © DR

AMNESTY: Dans quelles circonstances avez-vous appris que votre sœur Laura avait perdu la vie dans l’attentat du WTC?
Terry Rockefeller : Laura était actrice et chanteuse à Manhattan. Lorsque j’ai su qu’un avion avait percuté la tour nord, je l’ai appelée. Je ne savais pas que, ce jour-là, elle devait animer un séminaire au dernier étage de la tour. Lorsqu’une amie me l’a dit, j’ai tout de suite compris qu’elle n’avait pas pu survivre. J’ai dû ensuite téléphoner à mes parents pour leur annoncer cela.

Qu’est-ce qui vous a aidée à accepter la mort de votre sœur?
Quelques jours après les attentats, les proches des victimes ont été autorisés à se rendre sur les lieux. Le périmètre de Ground Zero était interdit au public et on voyait encore des flammes sur les décombres. nous sommes arrivés par bateau et avons accosté non loin des ruines. On aurait dit qu’il y avait eu la guerre. Lors de cette visite, j’ai réalisé l’ampleur de l’attaque et la formidable volonté de nuire dont elle était le résultat. Je sentais en même temps qu’y répondre par la violence ne ferait qu’accroître la violence.

Quelle forme de réponse souhaitiez-vous en tant que proche d’une personne décédée?
Je voulais qu’il y ait une enquête, que la police fasse son travail, que les gens soient arrêtés et jugés publiquement. C’était pour moi la solution la plus sensée. J’ai vite réalisé qu’il n’y aurait pas d’enquête, mais une guerre. Je venais de perdre ma sœur et je savais que si on lançait des bombes, d’autres personnes allaient perdre des êtres chers. En février 2002, j’ai adhéré à l’organisation September 11th Families for Peaceful Tomorrows (Familles du 11-Septembre pour des lendemains pacifiques), qui regroupe des proches de victimes du 11-Septembre et milite pour une solution pacifique. Nous étions choqué•e•s que George W. Bush utilise le premier anniversaire du 11-Septembre pour appeler à la guerre en Irak.

Vous vous êtes vous-même rendue en Irak.
Oui, en janvier 2003. Nous voulions attirer l’attention sur le fait que les guerres modernes sont toujours meurtrières pour les civils. Les soldats ne se battent plus uniquement sur les champs de bataille. J’avais beaucoup d’appréhension concernant ce voyage, car je redoutais qu’il soit utilisé par Saddam hussein à des fins de propagande. J’étais bien consciente qu’il décidait qui nous allions rencontrer et ce qu’on nous montrerait. Mais c’était tout de même très émouvant. Nous avons vu des gens qui avaient été blessés lors de la première guerre du Golfe et avons visité un abri de protection civile qui avait été bombardé par erreur. Cette scène m’a fait penser à Ground Zero. Je suis restée en contact avec les personnes que j’ai rencontrées. Tout cela s’est interrompu après l’invasion étatsunienne.

Avez-vous pu rétablir un contact avec la population irakienne?
Je collabore depuis 2007 avec les membres d’une organisation irakienne. Je les ai rencontrés en 2008 et en 2009 à Arbil, la capitale de la région autonome du Kurdistan, au nord de l’Irak. Cette organisation s’engage pour la non-violence et l’intégration des minorités. Son mode d’action est similaire à celui d’Amnesty : elle donne l’alarme, par exemple lorsqu’un journaliste est arrêté. Elle lutte pour changer les lois, afin que celles- ci prennent mieux en compte les droits humains. Une loi permet actuellement d’arrêter les journalistes dès qu’ils critiquent les politiciens.

Qu’est-ce qui a changé dans la «lutte contre le terrorisme» depuis qu’Obama est arrivé au pouvoir? Obama a dit qu’il était important de regarder devant soi, et non en arrière. Je pense au contraire qu’il est essentiel de s’interroger sur les erreurs du passé. Obama a une vision du monde tout à fait différente de celle de bush, et sous sa présidence, l’image des etats-Unis a changé. Après ses promesses de campagne, nous espérions tant qu’il fermerait Guantánamo. bien sûr, ce sont les parlementaires conservateurs qui empêchent le transfert des prisonniers vers les etats-Unis. Obama a les mains liées. Mais nous n’en sommes pas moins très déçus. Peaceful Tomorrows demande que les personnes soupçonnées d’actes terroristes soient jugées par des tribunaux civils, qui sont à notre avis plus expérimentés et mieux qualifiés pour cette tâche que les tribunaux militaires.

Vous avez vous-même participé à unprocès contre un terroriste présumé.
Zacharius Moussaoui a été accusé d’avoir participé à la préparation des attentats du 11-Septembre. Il a été longtemps détenu en isolement et souffre manifestement de troubles psychiques. Il a finalement plaidé coupable. J’ai écrit une lettre à la juge pour lui dire qu’en tant que parente d’une victime, je ne voulais pas que Moussaoui soit condamné  à mort. Quinze proches de personnes décédées dans les attentats ont témoigné pour la défense. En fin de compte, Moussaoui a été condamné à la prison à vie, sans possibilité d’être gracié.

Quel bilan tirez-vous de ce qui s’estpassé durant les dix dernières années?
Je crois que nous avons besoin de davantage d’échanges et de compréhension mutuelle entre les cultures. Mais ce n’est pas uniquement au gouvernement d’agir, chacun doit y mettre du sien. Je trouve effrayant qu’il y ait aux etats-Unis des personnes qui brûlent le coran ou veulent empêcher les musulmans de prier aux alentours de Ground Zero. Nous devons analyser beaucoup plus sérieusement comment le fanatisme religieux a pu conduire aux attentats du 11-Septembre. La tuerie de juillet dernier en norvège doit aussi être mise en rapport avec ce contexte islamophobe.

Le terrorisme peut-il être combattu au niveau des lois?
Nous ne pouvons pas revenir en arrière, mais que se serait-il passé après le 11-Septembre si des juristes du monde entier avaient collaboré, si les forces de police avaient tout mis en œuvre au niveau international pour arrêter les coupables ? Si on avait aussitôt montré comment fonctionnent la justice et la police ? les guerres qui ont suivi ont renforcé le terrorisme. Lorsque je parle de non-violence, je ne suis pas naïve. Je ne veux pas chanter Kumbaya avec les terroristes. Mais je pense que la loi est un instrument extrêmement puissant.