Pris au piège du conflit libyen

Article paru dans le magazine AMNESTY, n°66, publié par la Section suisse d’Amnesty International, septembre 2011.
Alain Bovard, juriste à la Section suisse d’Amnesty International, s’est rendu en mission d’observation en Tunisie dans des camps de réfugié·e·s situés à proximité de la frontière libyenne. Il nous livre son impression sur la situation des milliers de personnes prises au piège du conflit libyen.

Alain Alain Bovard. © Valérie Chételat

Amnesty : Où vous êtes-vous exactement rendu dans le cadre de votre mission ?
Alain Bovard : Les principaux camps de réfugiés se situent à proximité du poste-frontière de Ras el Jdir, près de la côte, à dix kilomètre de la frontière libyenne. On y trouve le camp principal de Choucha et deux autres camps. Un quatrième camp informel sert de lieu de transit d’urgence.

A combien évaluez-vous le nombre de réfugié·e·s présent·e·s dans les camps ?
A environ 3500 dans le camp de Choucha et 2500 répartis dans les deux autres camps. S’ajoutent à ces réfugiés les centaines de personnes qui arrivent chaque jour dans le camp de transit.

Quels types de populations ces personnes représentent-elles et d’où viennent-elles ?
Il y a d’abord des travailleurs migrants, des étrangers en Libye, pour lesquels le retour au pays ne représente pas un danger. L’Organisation internationale pour les migrations (OIM) organise leur évacuation humanitaire. Ensuite, on trouve des réfugiés reconnus comme tels par le Haut-Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (HCR) ou un pays tiers, mais pas par la Libye, qui n’est pas partie de la Convention de Genève sur les réfugiés. Enfin, il y a des requérants d’asile qui déposent une demande à leur arrivée en Tunisie parce qu’ils ne peuvent plus entrer chez eux sans danger. La majorité des refugiés viennent du Soudan, de Somalie, d’Erythrée et de Côte d’Ivoire.

Quels sont les plus gros problèmes dans les camps ?
Tout d’abord, le facteur naturel est défavorable, avec notamment un vent du désert qui provoque des tempêtes de sable. Ensuite, le nombre élevé des communautés présentes (trente-trois nationalités) pose des problèmes inédits au HCR, engendrant heurts et tensions. La piètre qualité de l’eau, potable mais salée, entraine également des problèmes de santé liés à la déshydratation. Enfin, la localisation des camps, situés sur la seule voie d’accès terrestre encore ouverte vers Tripoli engendre des problèmes de sécurité. Toute l’économie locale est axée sur la contrebande avec la Libye via cette route. Or, lors de protestations contre leurs conditions dans les camps, les réfugiés ont bloqué cette voie, provoquant de violents heurts avec les populations locales lors desquels plusieurs personnes sont mortes.

Quel travail les organisations présentes sur place doivent-elles effectuer pour permettre aux réfugiés de retrouver un cadre de vie ?
Une des grandes critiques que formule Amnesty International est justement liée à ce travail et à la lenteur de la procédure de détermination du statut de réfugié et à la réinstallation des réfugiés. Ainsi, jusqu’à ce que leur réinstallation commence effectivement, ils doivent attendre d’être convoqués par le HCR pour trois entretiens différents (d’enregistrement, de détermination du statut de réfugié et de réinstallation). Cette lenteur a bien sûr des effets néfastes sur la santé mentale des réfugiés, obligés d’accepter le désœuvrement des camps des mois durant. Certains quittent alors les camps pour retourner en Libye et tenter de rejoindre clandestinement l’Italie et l’Europe par la mer.

Comment la communauté internationale doit-elle intervenir ?
Les pays occidentaux doivent s’engager rapidement à accueillir plus de réfugiés, ce qui faciliterait et accélèrerait leur réinstallation.