Brésil. | © Gerhard Dilger
Brésil. | © Gerhard Dilger

Relégué•e•s à la périphérie

Article paru dans le magazine AMNESTY, n°66, publié par la Section suisse d’Amnesty International, septembre 2011.
Le Brésil s’active pour accueillir la Coupe du monde de football en 2014. Mais les grands travaux prévus priveront des dizaines de milliers de familles de leur logement, sans que des alternatives valables ne leur aient été offertes.

José Araújo pointe le doigt en direction de son jardin: «C’est exactement là qu’ils veulent faire passer la nouvelle autoroute de contournement. Et ils prévoient encore de raser un morceau de notre maison.» Cela fait trente-neuf ans que le retraité vit dans cette bâtisse donnant sur une charmante cour intérieure. Il la partage actuellement avec sa fille, son beau-fils et ses deux petits-enfants. Dans ce quartier du Sud de Porto Alegre, mille huit cents familles devront quitter les lieux pour faire place à une autoroute à plusieurs voies, prévue pour convoyer les foules vers le stade. C’est l’un des plus  ambitieux projets d’infrastructures planifiés dans la métropole du Sud du brésil en vue de la Coupe du monde de football de 2014.

Araújo, septante et un ans, est l’un des porte-parole des habitants menacés d’expulsion dans le quartier de Cristal. Comme lui, la plupart de ses voisins vivent ici depuis longtemps. Les cahutes des migrants venus de la campagne, autrefois misérables, sont devenues de véritables maisons avec électricité et eau courante. Pourtant, à quelques rues de là, c’est le visage le plus triste de Porto Alegre qui apparaît au grand jour. Les familles des collecteurs d’ordures campent dans le plus grand dénuement au bord d’un ruisseau nauséabond. L’élargissement de la route les obligera elles aussi à s’en aller.

«Nous devons nous serrer les coudes», affirme Araújo, qui se réjouit déjà de son prochain rendez-vous avec l’administration municipale. La communauté ne se laisse pas faire: en février, une rue a été barricadée pendant une heure, et les personnes menacées de perdre leur logis ont refusé, des mois durant, de se faire enregistrer, ce qui devrait être la première étape avant l’expulsion. Le maire José Fortunati a finalement dû s’expliquer, fin juin, devant une assemblée de plus de quatre cents habitants.

Il s’en est tenu à de vagues promesses – une compensation financière pour les personnes expropriées, la perspective d’avoir accès au programme de logements subventionnés du gouvernement fédéral, une allocation pour faire le joint avant de retrouver un nouveau chez-soi. Le maire n’a pas su dire comment il serait possible de recaser tout le monde «dans les environs».

La résistance s’organise

«Le but vers lequel on s’achemine ne fait aucun doute: il s’agit d’un nettoyage social visant à chasser les pauvres du quartier pour y attirer les classes aisées», observe Sérgio baierle de l’ONG Cidade (Cité), qui soutient la communauté en péril. «Les personnes à revenus modestes n’ont plus leur place dans le centre-ville, elles sont reléguées vers la périphérie.» Cette tendance est à l’œuvre sur les douze sites choisis pour accueillir la Coupe du monde. Pour la contrer, habitants et militants se sont organisés en «comités populaires».

L’exemple du quartier défavorisé de Vila dique montre à quel point les opérations de relogement peuvent s’avérer précaires, même lorsqu’elles sont planifiées de longue date. Suite à l’extension de l’aéroport, mille cinq cents familles ont dû quitter le quartier. Un lotissement du même nom a été établi à cinq kilomètres à l’est. les plans datent de 2006. Le chantier a démarré l’année dernière, alors que les constructions auraient déjà dû être terminées. Les longues rangées de briques des maisons inachevées se voient de loin.

Un tiers des familles ont emménagé dans les logements déjà prêts, mais personne n’est vraiment satisfait. Gilberto Comin vit avec sa femme Carmen et sa petite fille dans une minuscule maisonnette à un étage. «Nous devions recevoir quarante-deux mètres carrés, mais notre maison n’en compte que trente-cinq », s’insurge le maçon.

C’est un dimanche après-midi, des flots de musique disco assourdissante nous arrivent du voisinage. «dans le premier appartement, le mur est déjà fissuré et il y a des infiltrations d’eau, constate cet homme de trente-huit ans. Il n’y a jusqu’à présent ni crèche, ni école, ni dispensaire médical.» Sa femme ajoute: «lorsque des personnes sont malades, elles doivent se rendre jusque dans notre ancien quartier, où elles attendent dès trois heures du matin devant le dispensaire local.»

A quelques mètres de là, on aperçoit une toute petite cahute faite de bois de récupération avec pour toute fenêtre une simple lucarne. C’est dans ce logis «provisoire» qu’edgar Santos, quarante-trois ans, habite depuis le début de l’année. «On m’a assuré que je recevrai un de ces logements là-bas, dit-il en indiquant le chantier, s’il en reste un pour moi.»

Le projet d’autoroute au sud de la ville n’augure rien de bon. «Dans le meilleur des cas, même si toutes les personnes peuvent être relogées dans les environs, elles passeront deux ans dans des baraquements de fortune ou des logements sociaux», indique la géographe lucimar Siqueira, qui s’occupe des projets liés à la Coupe du monde pour l’OnG Cidade.

Il semble cependant plus vraisemblable qu’un nombre important d’habitants devront partir en banlieue, où les infrastructures sont insuffisantes, comme dans le «nouveau» quartier de Vila dique – loin des lieux où ces personnes travaillent et ont toujours vécu. «Beaucoup de gens n’ont pas que leur maison ici, ils y ont construit leur existence», rapporte lucimar Siqueira.

Leandro Anton, lui aussi géographe, fait partie des personnes qui organisent la résistance. «Bien que les mouvements sociaux aient nettement moins d’influence qu’il y a vingt ans, au brésil nous sommes mieux organisés et avons réagi plus rapidement que les militants sud-africains et chinois lors des Jeux olympiques, remarque Anton, de nombreux jeunes acquièrent une conscience politique en participant à des comités autour de la Coupe du monde.»

«L’offensive néolibérale dans la politique urbaine est un phénomène global, analyse le militant. Même la gauche ne peut que difficilement riposter.» Il reprend courage en pensant à deux grandes victoires remportées récemment à Porto Alegre. En 2009, 80% de la population s’est prononcée contre un projet immobilier à Guaíba-Mer. Et il y a une année, le parlement régional a fait capoter la vente d’immenses terrains à des requins de l’immobilier qui voulaient bétonner une colline pittoresque, forçant quatre mille familles à quitter les lieux.

Dans les deux cas, des alliances se sont nouées entre les écologistes issus des classes moyennes, les militants de gauche et les personnes menacées d’expulsion. Mais «la situation est plus compliquée pour les projets liés à la Coupe du monde, qui frappent les populations les plus pauvres, dit Anton. elles sont difficiles à mobiliser, car elles ont peu de conscience politique et mettent toute leur énergie dans leur survie au quotidien.»