Le frond de mer regorge d'ateliers condamnés à être détruits. © AI
Le frond de mer regorge d'ateliers condamnés à être détruits. © AI

Résister aux bulldozers

Article paru dans le magazine AMNESTY, n°66, publié par la Section suisse d’Amnesty International, septembre 2011.
Dans la ville de Port-Harcourt au Nigeria, le front de mer n’évoque pas le sable chaud ni le bruit des vagues, mais plutôt des rues étroites et des maisons animées. Portrait d’un bidonville voué à disparaître pour faire place à un quartier luxueux.

Des écoles d’où sortent les rires des enfants, des marchés où les légumes sont vendus à la criée, des églises fréquentées par une foule bigarrée. A première vue, les quartiers du front de mer ressemblent à tout autre coin de la petite ville de Port-harcourt, située dans le delta du niger. Le front de mer loge des fonctionnaires, des artisan•e•s et des commerçant•e•s. Les bateaux de pêche et de transport qui sillonnent le bord de mer attestent des activités économiques florissantes. Pourtant, les deux cent mille à cinq cent mille habitant•e•s y vivent dans des conditions plus que précaires. La plupart sont locataires, mais leur logement est construit sur un terrain qui n’a jamais été désigné comme résidentiel. Pour toute protection juridique, ces résident•e•s ont obtenu un permis d’occupation temporaire renouvelé régulièrement par les autorités. D’autres habitant•e•s n’ont aucun papier attestant leur droit d’utiliser leur parcelle, même si certain•e•s y vivent depuis plus de trente ans. les problèmes d’approvisionnement en électricité sont récurrents. Les habitant•e•s ne bénéficient pas non plus des infrastructures sanitaires des quartiers officiels. Beaucoup s’entassent dans une même chambre et partagent le loyer. Et pourtant, le front de mer ne cesse de croître. Des nigérian•e•s arrivent de tout le pays pour tenter leur chance à Port-harcourt, cité de l’industrie du pétrole. la ville est à l’étroit et les coûts du logement explosent. «La seule alter native est de louer un espace dans un quartier du front de mer, où les loyers sont abordables », explique Celestine Akpobari, de l’ONG nigériane Social Action. La ville attire également des milliers de personnes des villages alentour, chassées par les dégradations environnementales causées par l’industrie pétrolière, et qui viennent grossir les quartiers du front de mer.

Démolitions

Malgré les dizaines de milliers de personnes qui y habitent, les quartiers du front de mer sont voués à disparaître. Le gouvernement projette de tout démolir pour exécuter un projet de développement urbain comprenant entre autres la construction de centres commerciaux et d’un hôtel. Lors des travaux qui ont débuté en 2009, treize mille personnes ont déjà été poussées par les bulldozers hors de leurs maisons, sans recevoir aucune proposition de relogement. Les deux cent à cinq cent mille habitant•e•s du front de mer risquent de subir le même sort. Lorsque le gouvernement cherche à les chasser de leur quartier, les habitant•e•s réagissent. Partir signifie faire une croix sur la vie qu’ils ont construite ici. « En étant expulsés, les habitants perdent leur travail. Il devient alors impossible pour eux de payer l’éducation de leurs enfants ou des frais médicaux. Des familles sont séparées, certains enfants finissent par vivre dans la rue », rapporte Paulinus Okoro, de l’OnG nigériane Stakeholder Democracy Network (réseau d’acteurs pour la démocratie). Pour protester contre la destruction de leurs logements, des résident•e•s et des propriétaires ont entrepris une action en justice contre le gouvernement de l’etat de river. Plus de six mille habitant•e•s du front de mer ont manifesté dans les rues de Port-harcourt en octobre 2009. Dans l’un des quartiers menacés de démolition imminente, la police avait alors ouvert le feu sur la foule, faisant un mort et blessant grièvement douze personnes. Malgré ce traumatisme, la mobilisation continue en 2010 et 2011. « nous gardons espoir, rapporte Celestine Akpobari. En 2009, le gouvernement avait prévu de tout raser en sept jours. Les mobilisations l’ont freiné. » Le militant se réjouit aussi que certaines banques finançant les démolitions se soient retirées après avoir constaté la résistance des habitant•e•s.