Ouganda «Les gays vivent dans l’angoisse»

Article paru dans le magazine AMNESTY, n°67, publié par la Section suisse d’Amnesty International, novembre 2011.
Dénoncées, harcelées, emprisonnées: les personnes lesbiennes, gays, bis, et transgenre (LGBT) vivent un enfer en Ouganda. Politicien·ne·s et évangélistes attisent chaque jour un peu plus la haine contre les homosexuel·le·s. Interview de Kasha Jacqueline Nabagesera, lauréate du prix Martin Ennals 2011 pour la défense des droits humains.

L’Ougandaise Kasha Jacqueline Nabagesera L’Ougandaise Kasha Jacqueline Nabagesera © Fabrice Praz

AMNESTY: Sur la table du Parlement ougandais repose un projet de loi antihomosexualtié qui réclame la peine de mort pour les gays.
Kasha Jacqueline Nabagesera: Oui, actuellement, la loi prévoit déjà l’emprisonnement à vie pour toute personne accusée d’acte homosexuel. Certains membres du Parlement estiment que cette loi est trop indulgente. La nouvelle proposition de loi réclame donc la peine de mort. Serait également passible d’emprisonnement toute personne simplement suspectée d’avoir des tendances homosexuelles. Et toute personne qui ne dénoncerait pas quelqu’un qu’elle suppose être gay pourrait être arrêtée. La proposition de loi s’attaque également aux défenseurs des droits humains qui sensibilisent l’opinion publique à la question de l’orientation sexuelle. Suite à la pression de la communauté internationale, cette réforme a été différée. Mais la menace est toujours là, la loi peut toujours être adoptée à n’importe quel moment.

AMNESTY: Quel est l’impact de cette proposition de loi sur la communauté homosexuelle?
Kasha Jacqueline Nabagesera: L’homosexualité est devenue un sujet de société, ce qui est dans un sens positif pour nous, parce que la population ose enfin en parler ouvertement. Mais cela a aussi un énorme impact négatif sur la communauté LGBT. Certains citoyens pensent que la loi est déjà adoptée, ce qui attise la haine. Toute la communauté gay vit dans l’angoisse. Beaucoup perdent leur travail et sont rejetés par leurs proches. Des élèves abandonnent leur scolarité parce que leur famille refuse de s’acquitter des frais scolaires. Beaucoup sont de toute façon expulsés par les autorités scolaires. Certaines personnes se sont suicidées, parce qu’elles ne pouvaient plus supporter le harcèlement, d’autres ont été tuées.

AMNESTY: Comme votre ami David Kato, assassiné après la publication de son nom dans un journal.
Kasha Jacqueline Nabagesera: Oui, il y a un an, le journal Rolling Stone a publié une liste de cent personnes qu’il supposait être homosexuelles, introduite par le titre «Pendez-les». La liste comprenait l’adresse et la photo de chaque personne. Trois mois après, David Kato, dont la photo figurait en une, a été tué dans sa propre maison. Ce fut un choc dans toute la communauté gay. David était un très grand militant. Qu’allons-nous faire si nous perdons le peu de militants que nous avons? Qui va résister? Tu ne sais jamais si cela va être ton tour demain. Mon nom figurait aussi sur la liste. J’ai été expulsée plusieurs fois de mon logement et de mon bureau. Je ne peux pas marcher librement dans la rue sans être agressée.

AMNESTY: Comment une telle homophobie est-elle possible?
Kasha Jacqueline Nabagesera: La tradition de la famille hétérosexuelle est très forte. Mais surtout, la population est ignorante sur les questions liées à l’homosexualité. Et cela fait le beurre des religieux. Les pasteurs évangéliques avancent de fausses allégations à notre sujet. C’est un grand défi parce qu’un grand nombre de personnes les écoutent. D’où les manifestations contre l’homosexualité dans tout le pays et les attaques dont nous sommes victimes. Les pasteurs disent que nous sommes malades psychologiquement et que nous recrutons les enfants. Le meilleur moyen d’avoir les parents de leur côté est de les effrayer, de les menacer. Et ça marche! Beaucoup de gens disent: «Ce que font les homosexuels dans leur chambre à coucher ne me regarde pas, mais pourquoi recrutent-ils nos enfants?»

AMNESTY: Dans le passé, avez-vous toujours été autant stigmatisé·e·s?
Kasha Jacqueline Nabagesera: L’homophobie a toujours existé en Ouganda. La société est très chrétienne et attachée à ses valeurs culturelles. Mais la situation est pire depuis l’essor de l’Eglise Born again (courant religieux évangélique venu des Etats-Unis). Avant, les gens pouvaient te gifler dans la rue, mais ils ne menaçaient pas de te bannir, ils ne commettaient pas de meurtres pour la simple raison qu’une personne est homosexuelle. Cela n’a jamais été aussi dangereux que ces trois dernières années.

AMNESTY: Pourquoi ces trois dernières années?
Kasha Jacqueline Nabagesera: Des groupes évangéliques américains sont venus en Ouganda et ont fait passer l’idée que l’homosexualité était un fléau qu’il fallait combattre dans le monde entier. Ces groupes ont une très grande influence sur nos pasteurs et sur la société.

AMNESTY: Le climat religieux a-t-il influencé la rédaction du projet de la loi anti-homosexualtié?
Kasha Jacqueline Nabagesera: Le parlementaire qui a proposé la loi anti-homosexualtié est proche des évangélistes. Les politiciens sont très influencés par la religion, ils veulent tous gagner les faveurs de l’église Born again. Aucun politicien ne se pose en défenseur de l’homosexualité, ce serait un suicide politique. Quiconque soutient les homosexuels est excommunié et voit ses activités bloquées.

AMNESTY: Comment les organisations de défense des droits des homosexuel·le·s peuvent-elles travailler dans ces conditions?
Kasha Jacqueline Nabagesera: Nous travaillons dans la clandestinité. Cela nous complique la tâche pour trouver des fonds et mener nos activités. Même trouver un bureau est une mission difficile. Dès que le propriétaire ou le voisinage apprennent la nature de notre organisation, nous sommes expulsés. Régulièrement, nous sommes arrêtés. Malgré ces obstacles, nous produisons beaucoup de matériel de sensibilisation, nous parcourons les marchés, nous contactons les médias, participons à des talk-shows. Nous devons casser le mythe qui veut que l’homosexualité n’existe pas dans notre pays, qu’elle est importée d’Occident. C’est un grand défi, particulièrement avec les médias, qui sont friands de choses négatives à notre sujet.

AMNESTY: Où trouvez-vous le courage de continuer?
Kasha Jacqueline Nabagesera: Je suis entourée de personnes qui souffrent de leur orientation sexuelle. Beaucoup d’entre elles craignent de faire leur coming-out. J’ai pour ma part revendiqué ouvertement mon homosexualité, d’abord sans savoir que c’était illégal. J’ignorais ce que la loi nous réservait. J’ai eu de la chance parce que ma famille m’a toujours soutenue. J’ai pu être scolarisée, bénéficier d’une éducation supérieure et comprendre la loi nationale et le droit international. C’est un privilège que je veux utiliser pour aider ceux qui n’ont pas cette chance. Je suis entourée de gens qui souffrent de leur orientation sexuelle. Je ne peux pas rester assise et ne rien faire. La route est encore longue, il y aura d’autres sacrifices, mais nous devons continuer jusqu’à ce que les gens comprennent que nous sommes des êtres humains comme eux.