La guerre envahit tous les aspects du quotidien. © DR
La guerre envahit tous les aspects du quotidien. © DR

Dossier Somalie Etat en déliquescence

Article paru dans le magazine AMNESTY, n°67, publié par la Section suisse d’Amnesty International, novembre 2011.
En Somalie, aucune issue au conflit ne se dessine. Ni la milice islamiste Al Shabab, ni les troupes de maintien de la paix de l’Union africaine, ni le gouvernement de transition mis en place par les pays occidentaux ne parviennent à contrôler le pays. Dans cet Etat défaillant, le peuple trinque depuis vingt ans. Analyse.

La violence de l’explosion décapite plusieurs personnes et projette les membres arrachés dans les airs. Lorsque le kamikaze somalien Bachar Abdullahi Nour se fait sauter avec son camion bourré d’explosifs et de barils d’essence dans le centre de la capitale Mogadiscio le 4 octobre derrnier, plus de septante personnes sont tuées sur le coup. Une quarantaine de Somaliens, la plupart grièvement blessés, succomberont un peu plus tard à leurs blessures dans d’atroces souffrances. Durant les deux dernières décennies, les habitants de Mogadiscio ont vu plus d’horreurs que n’importe quelle population au monde, et l’ampleur de ce bain de sang les laisse dans un état de stupeur: «Je n’avais jamais rien vu de pareil», dit un infirmier de l’hôpital de Medina, avant d’enfouir son visage entre ses mains.

Les attaques meurtrières de la sinistre milice islamiste Al Shabab se sont multipliées ces trois dernières années: plus de trois cent cinquante personnes ont perdu la vie lors des dix attentats-suicides les plus sanglants de ces «combattants de Dieu». Personne ne s’attendait pourtant à ce que les extrémistes, alliés du groupe terroriste Al Quaïda, frappent aussi fort en plein centre de Mogadiscio, le fief de leur ennemi, le régime de transition (Transitional Federal Government, TFG), ceci précisément à une période où leur défaite militaire semblait acquise pour de nombreux observateurs. Les fondamentalistes religieux ont fait preuve d’un cynisme révoltant. Il y a deux ans, ils avaient choisi pour cible la fête de remise des diplômes d’une faculté de médecine et tué trois ministres ainsi que de nombreux futurs médecins. Cette fois, leur attaque visait les étudiants venus chercher les résultats de leurs demandes de bourse pour la Turquie: des jeunes hautement formés, pleins de promesses, comme en a cruellement besoin cet Etat plongé dans le chaos. «Les mécréants leur bourrent l’esprit avec une éducation mondaine pour les détourner des études religieuses», arguait le kamikaze Nour pour justifier son acte dans une interview enregistrée avant le massacre.

Islamistes en perte de vitesse

Avec cet attentat, les «jeunes» – signification du mot Al Shabab en arabe – auraient pourtant creusé leur propre tombe. C’est ce dont est convaincu le délégué des Nations unies pour la Somalie, Matt Bryden. Par cet acte, les extrémistes auraient perdu leurs derniers soutiens dans la population. De fortes réactions négatives ont en effet jusqu’à présent suivi chaque bain de sang revendiqué par Al Shabab. Un attentat en Ouganda lors de la finale de la Coupe du monde de football en 2010 leur a attiré le mépris de tout le continent africain et attisé la rage des Ougandais. Par la suite, les six mille soldats de cet Etat d’Afrique de l’Ouest stationnés à Mogadiscio n’ont eu que plus d’ardeur au combat. L’attentat contre les jeunes médecins a scellé la rupture entre les habitants de la capitale et les islamistes, dont l’arrivée au pouvoir, il y a cinq ans, avait suscité la liesse dans une population épuisée par le chaos et les massacres.

La victoire de l’Union des tribunaux islamiques, en août 2006, semblait promettre au pays un retour à la raison après seize années d’anarchie. Les rues étaient à nouveau balayées, les voleurs derrière les barreaux, des écoles ouvertes. Hors des frontières de Somalie, personne n’a malheureusement compris que la prise du pouvoir par les «hommes de Dieu» représentait une chance dans un pays ruiné par la domination des seigneurs de la guerre. Washington surtout, craignait que des meneurs terroristes se trouvent parmi les leaders religieux. Le gouvernement de l’Ethiopie voisine, en majorité chrétien et pro-occidental, a été encouragé à envahir la Somalie pour renverser les islamistes, ce que les troupes d’Addis Abeba ont réussi à faire dans un premier temps, en janvier 2007. L’occupation éthiopienne a cependant déclenché une vague de protestation, même chez les Somaliens laïques, et conduit, parallèlement, à une radicalisation dramatique des religieux, dont les représentants modérés ont dès lors été muselés. Les jeunes militants d’Al Shabab ont ainsi étendu leur domination sur la quasi-totalité du pays, exception faite d’une petite partie de Mogadiscio et des provinces autonomes du Somaliland et du Puntland. Dans les territoires qu’ils contrôlaient, les musulmans fondamentalistes ont appliqué une forme particulièrement sévère de charia, coupant les mains des voleurs, interdisant toute programmation musicale à la radio et fermant les cinémas.

Les religieux, avec leur vue bornée, n’ont pourtant pas réussi à s’installer au pouvoir sur la durée. Les Somaliens sont un peuple volontaire qu’il n’est pas facile de transformer en un troupeau de croyants. Ils se sont vite lassés de la terreur que les imams faisaient régner à coup de bazooka. En mars 2007, l’Union africaine, préoccupée, a envoyé des troupes de sécurité (AMISOM) en Somalie pour mettre un terme à l’hégémonie de la milice Al Shabab. Mogadiscio, l’ancienne perle de l’Afrique de l’Est, ressemblait en ce début d’année à un Stalingrad africain. Les dernières rangées de maisons avaient été détruites dans de sanglants combats de rue, avec snippers, tirs de mortiers, barricades de sacs de sable et tranchées. Les combattants ougandais et burundais formés par des experts occidentaux en guérilla urbaine ont révélé leur supériorité. Maison par maison, bloc par bloc, ils ont repoussé les islamistes, toujours davantage soutenus par des moudjahidines étrangers.

Al Shabab affaiblie par la famine

Le coup fatal leur est finalement venu de là où ils attendaient une aide : du ciel. Cette année, la Somalie a été frappée par une sécheresse comme elle n’en avait pas connu depuis soixante ans. Aucune plante ne poussait plus sur les champs de ce pays semi-désertique. Au lieu de verser aux islamistes la moitié des récoltes à titre d’impôt, les populations affamées ont fui les chefs religieux ou ont été décimées avant d’avoir pu se mettre en chemin. Craignant que l’aide alimentaire ne permette aux puissances étrangères de gagner de l’influence sur les territoires qu’elle contrôle, la milice Al Shabab en a bloqué l’accès à la plupart des organisations occidentales, ce qui ne l’a pas grandie aux yeux de la population. Si la milice Al Shabab est affaiblie, les commandants de l’AMISOM désespèrent pourtant de voir les troupes de sécurité de l’Union africaine en venir à bout dans un futur proche. Le renforcement prévu des effectifs, de neuf mille à douze mille hommes, n’est toujours pas suffisant pour libérer des extrémistes un territoire deux fois plus grand que l’Allemagne. Entraînées en Ouganda, entre autres par des officiers de l’armée allemande, les troupes du gouvernement somalien de transition ne sont pas fiables. Dans les situations critiques, elles suivront plutôt les ordres des anciens de leur clan que ceux des officiers, ou, plus grave, elles braderont leurs armes à l’ennemi. L’offensive massive sur Mogadiscio a montré que la puissance militaire d’Al Shabab était loin d’être abattue. «C’est une guérilla», dit Roland Marchal, un expert de la Somalie auprès du Centre d’études et de recherches internationales de Paris. «Et les guérillas ne se gagnent généralement pas sur le terrain militaire, mais politique.»

Pas de gouvernement viable

«La politique somalienne des pays occidentaux n’a ni objectifs ni stratégies clairs», déplore l’expert. Leur plus grand problème, c’est leur allié, le gouvernement somalien de transition, qui déçoit systématiquement toutes les attentes placées en lui. Il y a une année, on pouvait encore croire qu’une page allait se tourner avec l’arrivée au pouvoir du président islamiste modéré Charif Cheich Achmed. Le chef de son gouvernement a réduit le monstrueux cabinet ministériel de quarante-huit à dixhuit personnes, confié la plupart des postes de ministres à des experts formés dans les pays occidentaux et a déclaré la guerre à la corruption omniprésente. Le nouveau maire de Mogadiscio a fait organiser des concerts, installer les premiers éclairages publics dans les rues et mis en place des parcs. La situation dans les ruines de la perle de l’Afrique de l’Est redevenait vivable.

Une année plus tard, seul subsiste le souvenir de ce sursaut. Le président Charif est impliqué dans une rivalité absurde avec le porte-parole du Parlement, dont le premier ministre a déjà fait les frais. Malgré les protestations des habitants de la capitale, le populaire chef du gouvernement a été sacrifié à des calculs stratégiques. Là où étaient prévus des parcs, des milliers de personnes affamées venues des campagnes pour trouver refuge en ville se sont installées dans des cabanes de fortune faites de branchages et de bâches en plastique. Le combat contre la corruption est resté lettre morte. Dans le parler populaire, le président Charif est surnommé le «rasoir», en raison des larges tranches qu’il a l’habitude de «couper» pour son propre usage lors de toute transaction
financière.

Peu à peu, de plus en plus de voix se sont fait entendre pour réclamer un gouvernement de protectorat africain en Somalie, comme celui que les Européens avaient mis en place au Kosovo. «Seules des personnalités incorruptibles et une administration indépendante des intérêts locaux peuvent reconstruire l’Etat en ruine sur des fondements solides», dit un émissaire occidental. Vu la fierté des Somaliens et les tergiversations de l’Union africaine, cette perspective est toutefois hautement improbable.