Devant le camp de Dadaab, sous la pluie. L’arrivée dans les camps permet aux réfugié·e·s d’accéder aux soins et à la nourriture. Mais l’attente est souvent interminable. © Brendan Banon
Devant le camp de Dadaab, sous la pluie. L’arrivée dans les camps permet aux réfugié·e·s d’accéder aux soins et à la nourriture. Mais l’attente est souvent interminable. © Brendan Banon

Dossier Somalie L’humanitaire au défi

Article paru dans le magazine AMNESTY, n°67, publié par la Section suisse d’Amnesty International, novembre 2011.
Face à la famine et à l’exode de dizaines de milliers de Somalien·n·es, le travail des organisations humanitaires dans la Corne de l’Afrique se concentre sur l’aide à la survie. En l’absence de stabilité politique, les programmes de développement à long terme semblent compromis.

La famine touche plusieurs régions du Sud de la Somalie dans les environs de Mogadiscio (voir carte page 16). Mais l’insécurité alimentaire frappe toute la Corne de l’Afrique, et les Nations unies redoutent que les zones de famine s’étendent. L’instabilité politique, les conflits et la sécheresse aggravent la question alimentaire et sont à l’origine d’une crise humanitaire sans précédent, provoquant notamment des déplacements massifs de population en Somalie et vers les pays voisins. D’après les chiffres fournis par le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR), près de la moitié des 7,5 millions d’habitant·e·s que compte la Somalie ont été touché·e·s par la sécheresse. Mi-octobre,les déplacé·e·s de l’intérieur et les réfugié·e·s formaient un tiers de la population somalienne.

A la même date, on comptait 910 000 réfugié·e·s somalien·ne·s dans les pays voisins, le Kenya, le Yémen, l’Ethiopie et Djibouti accueillant plus de 90% d’entre eux (Kenya: 520 000; Yémen: 195 000; Ethiopie: 175 000; Djibouti: 18 000). Toujours à la mioctobre, les arrivées de Somalien·ne·s au Kenya continuaient, portant la population totale de Dadaab, le plus grand camp de réfugié·e·s au monde, à plus de 463 000. Le complexe de camps de Dollo Ado, en Ethiopie, avait quant à lui reçu quelque 92 000 Somalien·ne·s.

Des réfugié·e·s mourant·e·s

Cette situation a engendré des difficultés inédites pour le travail humanitaire dans toute la région. Un des défis majeurs, depuis que la famine est apparue en juin, a été l’accueil de populations arrivant dans les camps dans un état effroyable. Une grande partie des réfugié·e·s a atteint les pays voisins dans des conditions dramatiques. «Beaucoup de Somaliens sont morts en Somalie. D’autres ont péri durant leur périple vers un lieu plus sûr ou en ayant tout juste rejoint les camps, affaiblis par la faim, le voyage à pied exténuant et la maladie», explique Andrej Mahecic, porte-parole du HCR. Dans ces conditions, une des missions principales des organisations humanitaires a été de faire cesser la mortalité dans les camps et de permettre une stabilisation du poids des réfugié·e·s, tout particulièrement des enfants, très vulnérables face aux infections et aux maladies, et sujets à un taux de malnutrition élevé. Ce travail semble avoir porté ses fruits, puisque, à la mi-septembre, le HCR constatait une baisse importante des taux de malnutrition et de mortalité.

Conflits et insécurité

Au-delà de l’accueil dans les camps des pays voisins, un des enjeux humanitaires fondamentaux est d’apporter l’aide nécessaire afin que la Somalie ne se vide pas de sa population et que les Somalien·ne·s puissent continuer à vivre dans leur pays ou y retourner. En raison de l’insécurité qui y règne, les organisations humanitaires sont confrontées à de grandes difficultés. A titre d’exemple, le 4 octobre dernier, un attentat à Mogadiscio faisait à lui seul cent dix mort·e·s. «C’est vrai en particulier au sud de la Somalie, où très peu d’organisations humanitaires sont présentes», explique Denise Lüthi, responsable du programme Corne de l’Afrique à la Direction du développement et de la coopération (DDC). Selon elle, le plus gros problème est l’accès limité aux victimes. Ceci est dû à l’insécurité, qui est extrêmement importante dans les zones de conflit, et aux restrictions imposées par les bélligérant·e·s. S’ajoute le fait que les opérations humanitaires sont souvent pilotées de Nairobi, au Kenya.

Alfonso Verdu, responsable de programmes en Somalie pour Médecins sans frontières (MSF), explique pour sa part dans un communiqué: «Ils’avère encore extrêmement difficile de sortir de l’enceinte des centres médicaux MSF pour aller secourir les plus vulnérables. Malgré nos efforts et de nombreuses négociations, nous ne sommes toujours pas en mesure d’ouvrir de nouveaux projets ni de lancer de nouvelles activités dans le Sud de la Somalie.»

Le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) qui maintient une présence permanente en Somalie depuis 1982, relativise les entraves aux travail humanitaire. «De manière générale, nous sommes bien acceptés, nous n’avons pas de problèmes spécifiques de sécurité», explique Ivan van Loo, porte-parole du CICR joint par téléphone en Somalie. « Bien sûr, traverser des lignes de front demande une grande transparence et l’assurance que tout le monde est au courant des itinéraires et du contenu des assistances. » Mais selon lui, le CICR n’a aucun problème d’accès, on ne lui a jamais refusé de se rendre en certains points du pays.

A long terme?

En Somalie tout comme dans les camps de réfugié·e·s des pays voisins, l’aide humanitaire consiste en premier lieu à fournir une assistance à la survie et à soulager les situations de détresse. Les organisations engagées dans le pays fournissent toutes sortes d’aides : nourriture avec rations alimentaires spécifiques pour les personnes souffrant de malnutrition, matériel ménager de base, bâches en plastique, couvertures, matériel médical et soins médicaux, mais aussi distribution de semences et de matériel agricole. Car malgré l’urgence, l’aide humanitaire est aussi conçue à plus long terme.

En vingt ans d’instabilité, le pays est passé d’une agriculture relativement suffisante à une agriculture médiocre. Les grandes exploitations qui existaient sous la présidence de Siad Barré ont disparu pour faire place à de petites parcelles individuelles. «Les paysans ont perdu une partie des techniques agricoles et ont des problèmes d’accès aux semences et aux outils», observe Ivan van Loo. Depuis plusieurs années, le CICR a donc développé des programmes destinés à redynamiser l’agriculture somalienne. Ces programmes comprennent la distribution de semences et d’outils, la formation à de nouvelles techniques agricoles, par exemple l’intensification du recours à l’irrigation, qui permet d’être plus indépendant des pluies et de produire hors-saison.

A l’avenir, les populations de la Corne de l’Afrique seront à nouveau confrontées à des sécheresses. Or, selon Denise Lüthi, de telles mesures conçues à long terme permettent de les rendre plus résistantes aux crises futures. Reste à savoir si les programmes de développement porteront leurs fruits dans le contexte actuel, «car, si on n’élimine pas une des causes de la crise, à savoir les conflits et l’instabilité politique qui en résulte, les efforts de développement à long terme que déploient de nombreuses organisations risquent d’échouer.»

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Dadaab: chaos et insécurité

Conçu pour 90 000 personnes, le camp kenyan de Dadaab, qui a été créé il y a plus de vingt ans, en abrite aujourd’hui plus de 463 000. De nombreuses personnes y vivent depuis leur naissance. La plupart d’entre elles ne savent rien de la vie à l’extérieur. Les réfugié·e·s n’ont en effet pas le droit de quitter Dadaab sans une autorisation spéciale, sous peine d’être emprisonné·e·s ou expulsé·e·s par les autorités kenyanes.

Certain·e·s réfugié·e·s attendent plusieurs mois avant d’être admis·e·s dans le complexe de Dadaab et doivent se contenter, à leur arrivée, d’abris de fortune bricolés avec des bâches en plastique et des moustiquaires qui les protègent difficilement de la chaleur et des intempéries. La situation est tendue, la nourriture à peine suffisante, les installations sanitaires et l’infrastructure manquent en raison de la surpopulation. Les dispensaires médicaux ont atteint le point de saturation. La grande majorité des exilé·e·s souffrent de traumatismes graves, mais l’offre en soutien psychologique est quasiment inexistante.

L’augmentation croissante de la population des camps a entraîné une hausse de l’insécurité et de la criminalité. Les réfugié·e·s somalien·ne·s et les organisations humanitaires rapportent des cas de vols, de violences sexuelles et de mariages forcés de mineur·e·s. Selon les réfugié·e·s, les camps et leurs environs feraient l’objet d’attaques par les forces de l’ordre kenyanes, les coupables n’étant la plupart du temps pas inquiété·e·s.