Suisse Racisme: la police s'ausculte

Article paru dans le magazine AMNESTY, n°67, publié par la Section suisse d’Amnesty International, novembre 2011.
La police lausannoise soulève la question du délit de faciès, pratique qui discrimine une partie de la population et nuit à l’efficacité des enquêtes policières. Un premier pas encore frileux pour lutter contre les stéréotypes.

Ce n’est pas une organisation de défense des droits humains qui, cette fois, s’attaque au problème du racisme dans les interpellations de police, mais un policier. Lionel Imhof, quinze ans de métier, est l’auteur d’un ouvrage sur le délit de faciès. «Je préfère le terme de profilage racial, plus neutre.» Deux termes pour signifier le même phénomène : «L’utilisation, par les forces de maintien de l’ordre, de généralisations fondées sur l’ethnicité, la race, la religion ou l’origine ethnique plutôt que sur des preuves objectives ou un comportement individuel», écrit le policier. La notion de profilage racial est absente des règlements de police, mais sa pratique est pourtant courante.

«Je pense que j’ai très souvent fait du délit de faciès, sans en être conscient, reconnaît Lionel Imhof. Cela concerne tout le monde, pas seulement la police, nous avons tous des préjugés.» Le policier lausannois s’est intéressé au profilage racial après avoir vécu quelque temps au Canada. «J’ai découvert une société multiculturelle qui semblait vivre en harmonie», témoigne-t-il. De retour en Suisse, Lionel Imhof réintègre la police avec une autre perspective, celle « d’une police plus en lien avec la société».
Pratiqué par la police, le délit de faciès stigmatise non seulement des groupes entiers comme criminels ou immigrants illégaux, mais il réduit également l’efficacité du travail de la police. Lionel Imhof relève que le profilage racial oriente la police vers de «fausses pistes».
Il instaure un climat d’hostilité entre la police et les communautés visées, qui se gardent alors bien de lui livrer leur témoignage.
«La collaboration des citoyens est essentielle. Leur refus de témoigner rend les enquêtes difficiles», précise Lionel Imhof. D’autre part, en portant une attention disproportionnée à certains groupes, la police n’inquiétera pas des délinquant·e·s qui ne correspondent pas aux stéréotypes.

Discrimination légitime ?

Lors des contrôles d’identité, qui devraient reposer sur des éléments objectifs, le délit de faciès intervient fréquemment. Le pouvoir discrétionnaire de la police lui laisse une marge de manoeuvre, où viennent s’insérer des éléments subjectifs, ce qui ouvre la porte au délit de faciès. Les principales victimes ? Les personnes sur qui les préjugés vont bon train. «Concernant les délits liés aux drogues par exemple, un policier sera vite amené à orienter ses interpellations vers des Africains. C’est aussi parce que, dans sa réalité de terrain, il remarque que ceux qui s’adonnent à ces délits sont en effet en majorité des Africains !», s’exclame le policier.

Mais, selon Lionel Imhof, pour éviter la stigmatisation, «il y a besoin de nuances». Il souligne l’existence d’une base légale limitant le contrôle d’identité en cas de comportement suspect ou de délit. «Il faut différencier entre ce qu’une personne fait et ce qu’une personne est», précise le policier.
Alors, est-il possible de prévenir le délit de faciès? Lionel Imhof n’est pas le seul à s’être posé la question. L’association ACOR SOS Racisme a saisi le Comité d’éthique de la police de Lausanne d’une demande d’étudier la question du délit de faciès. Dans sa réponse, le comité différencie le délit de faciès de la «recherche ciblée». Cette dernière rend la discrimination légitime dans certaines circonstances, « lorsque, par exemple, la plupart des personnes pratiquant un commerce illégal appartiennent au même sexe, à la même tranche d’âge, à la même origine ou fréquentent les mêmes lieux», indique l’avis du comité publié en juin 2010. Toujours selon le comité d’éthique,
la police peut éviter l’arbitraire en limitant la recherche ciblée à certains critères précis, parmi lesquels la finalité et le contexte de l’interpellation ainsi que le comportement de la personne visée. Reste que la différence entre la «recherche ciblée» et le délit de faciès n’est pas toujours évidente à déceler. Et les policiers sont encore peu sensibles à la question.

Manque de formation

«Je n’ai pas eu beaucoup d’échos parmi mes collègues suite à la publication de mon ouvrage», remarque Lionel Imhof. «C’est un long processus, estime-t-il, on n’élimine pas les préjugés du jour au
lendemain». Dans son ouvrage, le policier définit les bases d’un plan d’actions stratégiques pour lutter contre le délit de faciès. La formation policière est pointée du doigt. «Il y a vraiment un manque, regrette Lionel Imhof. Moins de 3% de la formation est consacrée à l’éthique et aux droits de l’homme. Il s’agit juste d’un survol des sujets.» Le policier propose de compléter le plan de formation et d’y développer différentes matières : droits humains, migrations, discrimination raciale, profilage racial et relations interculturelles. «La société change et nous, policiers, n’y sommes pas sensibilisés», remarque-t-il. L’Académie de police du Chablais, qui forme les aspirant·e·s vaudois·es et valaisan·ne·s, consacre trente-trois heures de sa formation aux droits humains. «Cela nous convient. Nous ne pouvons de toute façon pas en
faire vraiment plus, le nombre d’heures étant décidé au niveau fédéral», estime Pascal Rossier, chef de formation de base.

La police lausannoise n’a pas prévu de reprendre tel quel le plan d’actions proposé par Lionel Imhof. Mais certains aspects de ce plan font déjà l’objet de mesures dans le cadre de la réforme policière. Ainsi, au sein de la police lausannoise, une nouvelle division, «partenariat, proximité et multiculturalité», doit voir le jour. Son objectif : se rapprocher des citoyen·ne·s et des associations de migrant·e·s pour améliorer les liens entre la police et les différentes communautés.

ACOR SOS Racisme salue l’initiative. L’association avait elle-même demandé la création d’un groupe de travail entre la police et les associations. Un espace de rencontre et de médiation a déjà été mis en place il y a quelques années. «Un dialogue a été entamé et les tensions apaisées, même si la police avait parfois de la peine à accepter les critiques», relève Karl Grünberg.

L’animateur d’ACOR SOS Racisme accueille avec plaisir le travail de Lionel Imhof : «La police lausannoise va dans le bon sens», se réjouit-il. L’association reçoit peu de plaintes concernant des actes de délit de faciès de la part de la police. Karl Grünberg s’inquiète néanmoins de l’influence du climat politique xénophobe sur la police. «Aujourd’hui, les affiches de l’UDC ne font plus débat. Cela signifie que l’imaginaire raciste est établi.» Selon lui, la police doit aller plus loin dans sa réflexion pour que les policiers soient sensibilisés contre le racisme.