Dossier Somalie Suisse: la diaspora se mobilise

Article paru dans le magazine AMNESTY, n°67, publié par la Section suisse d’Amnesty International, novembre 2011.
Face à la sécheresse et à la famine, des jeunes somalien·ne·s de Suisse mettent tout en oeuvre pour porter secours à leur pays. Une tâche ardue, compte tenu du manque de moyens et de la persistance des conflits ethniques au sein de la diaspora.

duale Mohammed Duale © Fabrice Praz

«Je pensais qu’il fallait d’abord faire quelque chose pour les Somaliens en Suisse. Après un voyage en Somalie, j’ai changé d’avis et m’engage maintenant pour ceux restés au pays», relate Ahmed Jama, Suisse d’origine somalienne. Le jeune homme de vingt-sept ans est membre de l’ONG Sagal Somali Community, qui finance des repas aux enfants réfugiés au nord de la Somalie. La famine n’a donc pas vu que les sacs de riz envoyés par les pays occidentaux. Des Somalien·ne·s de l’étranger se mobilisent également pour envoyer des containers d’habits et récolter des fonds pour l’achat de repas ou de médicaments. A l’instar de l’ONG Sagal Somali Community, l’Association d’aide à l’intégration de la communauté somalienne et l’association Rajo (Espoir), fondées par des jeunes Somalien·ne·s ayant grandi en Suisse, viennent en aide à leurs compatriotes resté·e·s sur place.

L’engagement de la diaspora rencontre néanmoins de nombreux obstacles. En premier lieu, la précarité dans laquelle vit la majorité de la population somalienne en Suisse. Sur près de six mille deux cents personnes, plus de la moitié ont seulement un permis provisoire (permis F), qui leur permet difficilement de trouver un emploi et ne leur laisse souvent pas d’autre choix que de dépendre de l’aide sociale. «Il est difficile de mobiliser des gens qui sont dans la même galère depuis vingt ans», témoigne Mohamed Duale, président de l’Association d’aide à l’intégration de la communauté somalienne. La structure compte quatre cent cinquante membres, dont beaucoup ne parviennent pas à payer leur cotisation de cinq francs par mois. Pour récolter trois mille francs envoyés dans le camp de réfugié·e·s de Dadaab au Kenya, l’association a surtout profité de l’aumône de la fin du ramadan et de ses membres les plus aisé·e·s. La plupart des familles envoient de l’aide directement à leurs proches restés au pays ou réfugiés dans les camps. «Même ceux qui gagnent quatre cents francs par mois à l’aide sociale envoient environ la moitié de leur revenu à leur famille», estime Mohamed Duale. Les personnes qui mènent des actions en commun sont généralement jeunes, arrivées dans les années 90, avec un emploi stable, un permis C ou naturalisées. Une diaspora qui a réussi son intégration en Suisse et renoue maintenant avec son pays d’origine.

Diaspora divisée

Ces jeunes, détaché·e·s des conflits ethniques qui ont provoqué l’exil de leur parents, se heurtent souvent à la résistance de leur famille lorsqu’ils tentent de faire quelque chose ensemble. «Nous sommes indirectement affectés par les problèmes entre les tribus», regrette Ahmed Jama. «Une famille Hawiye (originaire du Centre et du Sud) ne comprend pas que son enfant puisse fréquenter un Darod (du Centre et du Nord-Est), et vice-versa.» Même si certaines associations réunissent des personnes de plusieurs groupes ethniques, la diaspora est aujourd’hui encore largement divisée.

«Nous n’avons pas de communauté active, parce que nous sommes toujours méfiants les uns envers les autres», déplore Saïda Mohamed Ali, interprète communautaire d’origine somalienne. Dans son travail quotidien, la jeune femme est parfois confrontée au refus de communiquer de compatriotes d’un autre groupe ethnique et s’oppose à des résistances lorsqu’elle tente de réunir des Somalien·ne·s de différents horizons. Face à la catastrophe que subit son pays d’origine, Saïda Mohamed Ali cherche à agir. Sa voix se casse lorsqu’elle rapporte sa conversation téléphonique avec un médecin de Mogadiscio, la capitale. «Des gens se sont réfugiés dans un quartier nord de la ville, fuyant les bombardements. Ils n’ont ni habits, ni eau et sont tous malades. Le médecin, n’ayant aucun médicament à disposition, leur a donné des gélules d’eau en leur faisant croire qu’il s’agissait d’antidouleurs.» En l’absence d’une communauté somalienne unie, l’interprète, arrivée en Suisse il y a dix-sept ans, ne sait pas comment s’y prendre pour apporter son aide.

Un conflit lointain

En plus de la précarité vécue en Suisse et des problèmes de cohésion de la communauté, l’impasse du conflit en Somalie décourage beaucoup de l’Association d’aide à l’intégration de la communauté somalienne et l’association Rajo (Espoir), fondées par des jeunes Somalien·ne·s ayant grandi en Suisse, viennent en aide à leurs compatriotes resté·e·s sur place. L’engagement de la diaspora rencontre néanmoins de nombreux obstacles. En premier lieu, la précarité dans laquelle vit la majorité de la population somalienne en Suisse. Sur près de six mille deux cents personnes, plus de la moitié ont seulement un permis provisoire (permis F), qui leur permet difficilement de trouver un emploi et ne leur laisse souvent pas d’autre choix que de dépendre de l’aide sociale. «Il est difficile Somalien·ne·s. «Les anciens ont coupé les ponts, ils ne veulent pas entendre parler de cette guerre aberrante», rapporte Mohamed Duale. Les jeunes arrivé·e·s dans leur enfance au début des années 90 ont construit une identité suisse et connaissent peu la Somalie. «Ces gens qui s’entretuent, c’est qui ? Je n’ai rien à voir avec eux», entend souvent Ahmed Jama de la bouche des personnes de sa génération. Lui-même ressent pourtant le besoin de se mobiliser. Et il n’est pas le seul. «J’espère que d’autres jeunes s’uniront à nous pour que nous puissions dire stop au régime des chefs de guerre. C’est notre devoir, à nous membres de la diaspora, de contribuer à changer les mentalités», rapporte, convaincu, Abdi Mohamed, président de l’association Rajo. Une amorce d’espoir de la part d’une génération cherchant à dépasser une guerre qui appartient à ses parents.

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Des jeunes diplômé·e·s à la «génération Titanic»

Dès le début de la guerre civile en 1991, des Somalien·ne·s émigrent en Suisse. Les premières personnes arrivent en avion, un diplôme en poche et des ambitions plein la tête. Leurs espoirs sont vite déçus. La Somalie étant dépourvue de structures étatiques, la Suisse ne leur a pas attribué le statut de réfugié·e·s, qu’elle délivrait alors seulement aux personnes persécutées par un Etat. Beaucoup partent vers des contrées plus accueillantes, en Grande-Bretagne ou dans les pays scandinaves. Les Somalien·ne·s resté·e·s en Suisse reçoivent un permis F, permis provisoire que beaucoup garderont pendant de nombreuses années, à l’instar de Mohamed Duale, qui vivra avec un tel permis pendant dix-neuf ans. La génération des jeunes diplômé·e·s souffre de voir ses certificats non reconnus, ainsi qu’un accès limité au marché du travail, à l’apprentissage et aux hautes écoles. Quant à la «génération Titanic», elle représente celles et ceux qui émigrent aujourd’hui. Des jeunes, qui ont grandi dans une Somalie meurtrie par la guerre et fuient la terreur imposée par le groupe islamiste Al Shabab, les enrôlements forcés dans les groupes armés et les enlèvements d’enfants. La «génération Titanic» traverse le Sahara puis la Méditerranée sur des embarcations de fortune. Un voyage de l’horreur pendant lequel certain·e·s voient des membres de leur famille mourir. Leur arrivée en Suisse représente un immense espoir, mais la réalité les rattrape vite. Parmi ces personnes, seules 23% ont été reconnues comme réfugiées en 2011. Avant la famine, en 2010, ce taux s’élèvait à 9,6%. La plupart sont refoulées en Italie, en vertu des accords de Dublin. «Ils viennent ici trouver la paix qu’ils n’ont pas eue pendant des années. Lorsqu’ils apprennent qu’ils sont renvoyés en Italie, ils pètent les plombs», rapporte Saïda Mohamed Ali.