Un corps, des droits Trois femmes, un combat

Article paru dans le magazine AMNESTY, n°72, publié par la Section suisse d’Amnesty International, février 2013.
Elles viennent du Burkina Faso, de Suisse et du Brésil. Delphine, Isabelle et Sylvia ont beau vivre sur trois continents différents, elles poursuivent la même ambition : que les femmes autour d’elles ne soient plus victimes et prennent leur destin en main. Portraits. Delphine Yerbanga, au Burkina Faso

p.16_1 Delphine Yerbanga réalise des documentaires sur les violences enversles femmes. © DR

«Mon père m’aimait, mais il m’a toujours considérée comme un bien de l’homme. Et j’en étais arrivée à croire que j’étais un être inférieur. Est-ce que c’est mal d’être une femme? Si oui, qu’on me dise pourquoi! Sinon, qu’on me considère comme les autres.»

Delphine Yerbanga, jeune Burkinabée de vingt-sept ans, jette un regard sans appel sur sa société. Pour la jeune femme, le non-respect des droits sexuels et reproductifs est d’abord une affaire de mentalité. «Des hommes refusent d'amener leur épouse enceinte au centre de soins, parce qu’ils ne veulent pas qu’elle soit touchée, dénonce-t-elle. Et tant qu’elles acceptent, les femmes sont complices!» Enfant, Delphine Yerbanga voulait devenir religieuse. Mais elle fera finalement des études en audiovisuel et philosophie.

L’université lui a ouvert les yeux sur les discriminations dont sont victimes les femmes. Aujourd’hui, elle réalise des documentaires sur les violences envers les femmes, mais aussi… sur un tueur en série qui sévit dans la capitale. Et lorsqu’elle n’est pas en tournage, elle coordonne un groupe d’Amnesty International et rencontre des jeunes pour leur parler de santé sexuelle. «Les jeunes ne connaissent rien ! En les éduquant, nous évitons les grossesses indésirées et les avortements clandestins.»

Ce qui la touche le plus? La mortalité maternelle, un fléau qui touche plus de deux mille femmes chaque année au Burkina Faso. Delphine Yerbanga se rend dans des villages reculés, où des femmes n’ont pas d’autre choix que de se rendre à la maternité à dos d’âne. «Il y a un manque cruel d’infrastructures dans le pays. Nous apprenons
aux femmes à demander des comptes aux autorités.»

A force de filmer, débattre, éduquer, la jeune Burkinabée est persuadée que les femmes de son pays prendront leur destin en main. Aujourd’hui, elle arbore fièrement un petit ventre rond. «J’espère que c’est une fille», souffle-t-elle.

 

p.16_2 En plus d'accueillir les femmes victimes de violences sexuelles, Isabelle Chatelain donne des cours d’autodéfense. © AI

Isabelle Chatelain, en Suisse

Elle se dit passionnée et ne se voit pas travailler dans un autre domaine. Isabelle Chatelain, coresponsable de l’association Viol-Secours basée à Genève, accueille les femmes victimes de violences sexuelles. Des femmes qui arrivent
dans un état de crise, après avoir subi harcèlement, attouchements ou viol. «Le plus dur pour elles, c’est de reconnaître qu’elles ont été victimes de violences sexuelles, surtout lorsque l’agresseur est quelqu’un de proche», explique la trentenaire, habillée simplement, non maquillée par «conviction militante».

Quand elle n’est pas au bureau, Isabelle Chatelain donne des cours d’autodéfense. Elle enseigne aux femmes des techniques physiques simples et leur apprend surtout à avoir confiance en elles et à dépasser la peur de faire mal à leur agresseur. Sa passion découle-t-elle d’une expérience personnelle? «Toutes les femmes sont un jour ou l’autre confrontées à la violence sexuelle», soutient Isabelle Chatelain.

Quand elle parle, ses mains ne tiennent pas en place et son visage passe par toutes les expressions. Dès l’école enfantine, elle ressentait déjà un sentiment d’injustice lorsque les garçons interdisaient aux filles l’accès au préau. Plus tard, elle détestera tout ce qu’on attend d’une fille – être gentille, douce, ne pas élever la voix – et passera
son adolescence avec un groupe de garçons.

Avant d’arriver à Viol-Secours, Isabelle Chatelain a fait une licence en histoire économique et sociale, qui l’a laissée sur sa faim. «On parlait de tout, sauf des femmes», regrette-t-elle. Elle entreprend alors un diplôme en études genre, où elle trouve son bonheur.

Aujourd’hui, elle vit avec son compagnon et leurs deux enfants, un garçon et une fille. La militante est fière de son métier et déplore que la violence sexuelle soit autant occultée en Suisse : «Les agressions commencent la plupart du temps par des abus de pouvoir, des manipulations psychologiques de la part de proches. Mais le mythe du viol par un inconnu dans un parking a la vie dure»

 

p.16_3 Sylvia Camurça se bat pour la légalisation de l’avortement au Brésil. © DR

Sylvia Camurça, au Brésil

Sylvia Camurça est née, comme elle le dit en rigolant, au milieu du siècle dernier, à Fortaleza, dans le Nord-Est du Brésil. Sa conscience féministe est apparue lorsque, très jeune, elle accompagnait les mouvements de lutte contre la dictature. Elle a également été influencée par la

littérature marxiste féministe qu’elle a assimilée à travers ses études de sociologie dans les universités publiques du Nord-Est. «Cette littérature a laissé en moi des racines très fortes. Elle m’a aidée à comprendre l’expérience des femmes dans notre monde. La notion de contrôle sur le corps, celle du corps comme base matérielle de la relation d’exploitation patriarcale, est restée ancrée dans ma conscience.» Par la suite, au gré d’ateliers de travail sur la situation des femmes, l’aspect du contrôle de la sexualité s’est imposé à Sylvia Camurça comme un des problème les plus importants de la lutte féministe.

Au Brésil, l’avortement est légal seulement dans les cas de grossesses résultant de viols ou qui engendrent des risques pour la vie de la femme. «Mais même dans ces situations, l’interruption de la grossesse n’est pas garantie par l’Etat», explique cette mère d’une fille adoptive de dix-sept ans.

Educatrice auprès de l’ONG SOS Corpo (SOS Corps), Sylvia Camurça est aussi responsable de la question de la légalisation de l’avortement au sein de l’Articulação de Mulheres Brasileiras, (AMB, Articulation des femmes brésiliennes), le grand réseau qui chapeaute les plus importantes organisations féministes du pays.

Cette experte influente des questions liées à la situation des femmes déplore une situation paradoxale où, culturellement, la condamnation de l’avortement et l’exaltation de la maternité gagnent en force, tandis que l’exercice de la maternité n’est pas protégé. Et de rappeler les indices de mortalité maternelle élevés en raison de traitements hospitaliers de piètre qualité et insuffisants. «L’illégalité de l’avortement,
en criminalisant celles qui le pratiquent, affecte
l’autonomie des femmes. Elle menace une des principales conquêtes réalisées au vingtième siècle: le droit d’avoir un projet de vie avec ou sans maternité.»

Selon Sylvia Camurça, ce droit est menacé par une logique religieuse conservatrice qui, au travers d’alliances, est puissamment représentée au Congrès. «C’est rageant, mais c’est aussi la rage qui donne la force de lutter.»