En Cisjordanie, les habitant∙e∙s manquent d'eau malgré les précipitations abondantes. © AI
En Cisjordanie, les habitant∙e∙s manquent d'eau malgré les précipitations abondantes. © AI

L'eau: un enjeu politique

Article paru dans le magazine AMNESTY, n°67, publié par la Section suisse d’Amnesty International, mars 2012.
Dans les Territoires palestiniens occupés, les autorités israéliennes détruisent les infrastructures d’approvisionnement en eau. Un phénomène qui a pris de l’ampleur depuis dix-huit mois. Clemens Messerschmid, expert en hydrologie, nous livre ses réflexions.

AMNESTY: Il pleut davantage à Ramallah et à Jérusalem qu’à Paris. Pourquoi la population palestinienne manque-t-elle d’eau?
Clemens Messerschmid: Pour le moindre projet ayant trait à l’eau, les Palestiniens doivent obtenir une autorisation des autorités militaires israéliennes chargées de l’administration civile. Que ce soit pour un puits, une canalisation, une source ou un réservoir, voire une citerne d’eau de pluie. cette autorisation peut leur être refusée sans justification. Lorsqu’ils construisent une installation sans autorisation, les Palestiniens encourent des poursuites et les militaires détruisent l’ouvrage. Ces destructions se sont multipliées de façon dramatique ces dix-huit derniers mois. Pour Jérusalem, les données pluviométriques sur le long terme enregistrées depuis 1946 montrent une moyenne de six cents millimètres de précipitations par année. Sur les plateaux de Cisjordanie, où se concentre une grande partie de la population, les précipitations sont rela- tivement abondantes et les sols ont une capacité d’absorption élevée. Une grande partie de l’eau de pluie vient alimenter les nappes phréatiques. La région de la mer Morte est soumise à un autre régime, très sec. Mais le problème de l’eau n’est pas de nature technique ni météorologique; il est lié à l’accès aux ressources. Pour une répartition équitable de l’eau, il faudrait davantage de puits en cisjordanie.

Quelle est la responsabilité de l’Autorité palestinienne?Ne devrait-elle pas elle-même entretenir les installations?
Le problème est que l’administration israélienne refuse souvent l’autorisation de remettre en état des infrastructures vétustes. Lorsqu’un nouveau réseau d’approvisionnement peut tout de même être installé, elle interdit d’augmenter le débit d’eau. Quand on pose une canalisa- tion dans un village, il y a soudain moins d’eau dans le village voisin. On trouve aussi des projets absurdes financés par la coopération internationale: on construit des réseaux d’approvisionnement qui ne fonctionnent que le jour de leur inauguration et se tarissent aussitôt après. Les pays bailleurs de fonds doivent prendre leurs responsabilités et ne pas se contenter de financer de tels projets, mais exercer une pression politique sur Israël pour que les autorités augmentent les débits. c’est ce qui avait été convenu en 1995, lors des accords d’Oslo. Dix-sept ans plus tard, on en est arrivé à une situation où il y a moins d’eau dans les puits et les sources contrôlés par les Palestiniens!

L’opinion selon laquelle le manque d’eau est dû à la sécheresse de la région est répandue.
Le discours sur le changement climatique est de plus en plus présent. Il nuit aux Palestiniens en leur faisant oublier leurs revendications historiques pour le droit à l’eau. L’administration israélienne a alors beau jeu d’invoquer les change- ments climatiques pour justifier le fait qu’il y ait moins d’eau à partager.

Mais l’assèchement de la région sous l’effet du changement climatique est tout de même un scénario réaliste?
Bien sûr, quoique les pronostics soient encore très variables. La dernière étude du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec) table sur une diminution de 25% des précipitations d’ici la fin du siècle. Mais dans les Territoires occupés, la question n’est pas là: quelle que soit la quantité d’eau disponible en surface ou dans le sous-sol, elle doit être répartie de manière équitable. Aujourd’hui comme hier, les Palestiniens se battent avec acharnement dans de nombreux villages pour avoir accès à l’eau qui se trouve sur leurs propres terres. Les problèmes auxquels ils sont confrontés étaient présents déjà bien avant que les conséquences des changements climatiques ne se fassent sentir. Le fait est que les Palestiniens devraient disposer de davantage d’eau – entre 400 et 600% de plus – que ce qu’ils reçoivent actuelle- ment, pour que leur droit à l’eau, reconnu dans le droit international, soit respecté.

Vous avez parlé de la Cisjordanie. Qu’en est-il de la situation à Gaza?
Elle est très différente. A Gaza, le climat est relativement sec (semi-aride), même si l’on mesure trois cents millimètres de pluie par an. Les Palestiniens y sont libres de creuser autant de puits qu’ils le souhaitent. en conséquence, l’aqui- fère est surexploitée par un trop grand nombre de puits. A cause du pompage excessif, la qualité de l’eau est mauvaise et pose de graves problèmes. Les fontaines publiques de Gaza sont salinisées. Les gens doivent acheter des bidons d’eau qui leur coûtent cinquante fois plus cher que l’eau du robinet. Selon les rapports des nations unies, l’eau est la principale menace pour la santé des habitants de Gaza.

Comment expliquer cette situation?
On part toujours de l’assertion erronée selon laquelle Gaza doit pouvoir se suffire à elle-même. Or Gaza n’est pas un pays, mais une simple ville. Pour ce qui est de la densité de population, elle est comparable à Munich, ma ville natale – le même nombre d’habitants sur la même surface. Mais, contrairement à d’autres villes, Gaza n’a pas d’arrière-pays. Elle ne peut donc être complètement autonome, de même qu’il est impensable de couper Berne de l’Aar et de ses environs.