Le client est roi

Article paru dans le magazine AMNESTY, n°69, publié par la Section suisse d’Amnesty International, juin 2012.
L’Arabie Saoudite achète du matériel militaire pour plusieurs milliards de francs aux Etats-Unis et à l’Europe. Les politiciens se préoccupent peu des violations des droits humains qui sont monnaie courante dans cet Etat du Golfe, où l’on rencontre également des armes suisses.

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Au nord-est de la colombie, la péninsule de la Guajira voit son territoire petit à petit mangé par l’une des plus grandes mines de charbon à ciel ouvert du monde. Les habitant·e·s de cinq villages ont été contraint·e·s de vendre leurs terres ou exproprié·e·s de force, pour faire place à un
énorme trou de treize mille hectares. La mine appartient pour un tiers à Xstrata, multinationale établie au centre- ville de Zoug. La société minière a annoncé sa fusion avec le géant des matières premières Glencore en février dernier, pour former un groupe fort de nonante milliards de dollars.

«Tous les Etats du monde cherchent à protéger leurs citoyens – en particulier le long des frontières», déclare l'homme en uniforme kaki. Devant un café accompagné de dattes et de biscuits, il entre rapidement dans le vif du sujet: «Les installations n'ont vraiment rien du mur de Berlin», assure ce général du corps des gardes-frontière saoudiens. Les clôtures électriques ne sont pas sous tension, il n'y a pas de fusils braqués en permanence sur l'ennemi. «Seulement
des détecteurs de mouvements, des radars et des caméras.» L'homme est confortablement installé dans un fauteuil sous trois portraits des dirigeants de la maison des Saoud.

Ces clôtures font partie du dispositif de protection des frontières le plus moderne du monde. Il a été édifié par un entrepreneur saoudien, en collaboration avec Cassidian, une filiale du groupe aérospatial européen EADS. Pour le groupe – dans lequel le constructeur automobile Daimler, le groupe Lagardère et les gouvernements français et espagnol ont des participations –, il s'agit d'un contrat à plusieurs milliards.

L'Arabie Saoudite est depuis longtemps l'un des plus importants clients d'EADS et de ses partenaires. Le royaume est le seul pays extra-européen à avoir acheté des avions de combat de type Eurofighter Typhoon. Le régime a commandé septante-deux appareils au consortium Eurofighter, qui inclut notamment le plus gros producteur d'armement européen, le britannique BAE Systems. Les Saoudiens ont en outre commandé six avions pour le transport des troupes auprès de la filiale d'EADS Airbus.

En Europe, ces exportations d'armes suscitent la critique des mouvements pacifistes, des partis de gauche et des écologistes. Les organisations de défense des droits humains telles qu'Amnesty International et Human Rights Watch dénoncent
la situation en Arabie Saoudite. Le vieux monarque Abdallah bin Abdulaziz Al Saoud exerce un pouvoir absolu sur ce royaume féodal. Il n'y a pas de parlement, les partis et les syndicats sont interdits. «En Arabie Saoudite, la situation des droits humains est mauvaise», juge le Bonn International Center for Conversion (BICC), qui oeuvre pour la reconversion de l'industrie de l’armement. «Des droits humains et civiques fondamentaux y sont bafoués. Les femmes sont traitées comme des citoyennes de seconde classe. La torture y est répandue, la peine de mort souvent prononcée et exécutée.»

Des Piranha au Bahreïn

Les troupes saoudiennes ont aidé à réprimer les manifestations au Bahreïn pendant le printemps arabe. Les Saoudiens sont intervenus notamment avec des chars américains M-60 et des blindés Piranha produits au Canada sous licence de l'entreprise Mowag, dont le siège est à Kreuzlingen. Depuis 2003, Mowag appartient au géant américain de l'armement General Dynamics. Quelque dix mille Piranha sont actuellement en service dans le monde.

L'armée saoudienne s'est également mêlée des troubles au Yémen: à Sanaa, elle a combattu aux côtés du gouvernement central contre le clan des Houthis, qui avait pris les armes pour réclamer plus d'autonomie. Les Saoudiens y ont également
déployé du matériel militaire acheté à l'Occident, notamment des chasseurs Tornado et des F-15 fabriqués par Boeing.

Les Etats-Unis et leurs alliés européens soutiennent militairement le gouvernement de Riyad pour faire contrepoids au régime des mollahs de Téhéran, dans un Moyen-Orient pourtant considéré comme l'une des régions les plus militarisées
du monde. Et la course à l'armement continue.

Grâce à d'abondantes ressources pétrolières, le roi d'Arabie Saoudite peut investir des milliards dans de coûteux systèmes d'armement. Les acheteurs saoudiens sont accueillis à bras ouverts par les fabricants d'armes dans les foires internationales à Londres, Paris ou Abou Dhabi. Car les membres de l'OTAN continuent à réduire leurs dépenses militaires. Les monarchies du Golfe sont de nouveaux marchés à conquérir. Les fabricants d'armes américains savent habilement placer leurs produits. En 2010, l'Arabie Saoudite a annoncé vouloir renforcer ses troupes aériennes avec huitante-quatre avions de combats F-15 américains. Les anciens avions doivent être modernisés. Il faut ajouter à cela septante-deux hélicoptères Blackhawk et trente-six Little Bird commandés aux Etats-Unis, ainsi que d'imposants dispositifs radar et des missiles. Tout cet arsenal guerrier coûtera au bas mot soixante milliards de dollars. Le groupe d'armement américain Lockheed annonçait récemment que les Saoudiens envisageaient l'achat de navires de guerre. Ils pourraient payer jusqu'à vingt milliards de dollars.

Un embargo facile à contourner

De tels contrats font rêver l'industrie de la défense et de la sécurité européenne, comme la branche aime à se nommer elle-même. Elle aussi mise toujours davantage sur les exportations. Il est apparu l'année dernière que Riyad négociait la livraison de deux cents septante chars d'assaut Leopard 2A7+ avec le fabricant d'armes allemand Krauss-Maffei Wegmann. En Suisse, les industriels du secteur militaire convoitent également la région. Le Conseil fédéral a certes décidé de ne plus accorder d'autorisation d'exportern du matériel de guerre vers l'Egypte, le Pakistan et l'Arabie Saoudite. Mais lorsqu'elles ont été autorisées avant 2009, ces exportations restent légales. En 2010, les forces armées
saoudiennes ont ainsi reçu des équipements pour la défense aérienne à hauteur de cent trente-deux millions de francs en provenance de Suisse. Cette année-là, le royaume était le deuxième client le plus important de l'industrie militaire suisse.En 2011, la Suisse a continué à livrer des armes à l'Arabie Saoudite pour plus de vingt millions de francs.

Les livraisons sont autorisées vers d’autres pays du Golfe: en 2011, les Emirats arabes unis ont acheté pour 258,1 millions de francs d'avions d'entraînement à la Suisse, comme l'a communiqué fin février le Secrétariat d'Etat à l'économie (SECO). Au total, l'industrie militaire suisse a exporté pour 872,7 millions de francs de marchandise, dont plus d'un tiers destiné à l'Asie. Parmi ses fidèles clients, on trouve le Bahreïn, critiqué par Amnesty International pour sa brutale répression de l'opposition. Il a notamment reçu des appareils laser pour les armes automatiques.

L'an dernier, EADS a pu satisfaire l'un de ses plus importants clients au Moyen-Orient: le dispositif frontalier est déjà partiellement en fonction et l'alarme s'est déclenchée l'automne dernier. Les caméras et les capteurs n'avaient pas détecté de contrebandiers ou de terroristes, mais seulement un lapin. Les Saoudiens l'ont laissé repartir.