Militant pour la démocratie libéré

 
Maikel Nabil a passé dix mois en prison pour avoir osé critiquer la violence excessive des forces armées égyptiennes. Libéré suite à une grâce des autorités à l’occasion du premier anniversaire de la révolution, il reste déterminé à continuer son combat pour la démocratie.

196_maikel.jpg Maikel Nabil a passé dix mois en prison pour avoir osé critiquer le gouvernement. © AI/Camille Châtelain

La démocratie, Maikel Nabil y a pensé pendant dix mois, en prison. Il a exprimé son opinion, il a défendu son peuple et il a été emprisonné. Frappé, torturé, transféré de prison en prison à six reprises, il a souffert des conditions pénibles de détention. Il a même passé quatre jours dans un hôpital psychiatrique, «pour faire croire que j’étais fou», commente-t-il, et pour décourager les personnes qui le soutenaient à l’extérieur. C’est avec beaucoup d’émotion qu’il raconte le cas de Mohammed Gamal. Cet Egyptien a participé à une campagne qui exigeait la libération de Maikel Nabil et a été assassiné. Un autre Egyptien, Emad Bazzi, lui a rendu visite en prison et l’a ouvertement soutenu: «E mad Bazzi est allé à l’étranger et lorsqu’il a voulu revenir en Egypte, on lui a dit à l’aéroport qu’il ne pouvait pas rentrer parce qu’il m’avait défendu», précise Maikel Nabil. Le père et le frère du jeune blogueur ont également été harcelés et menacés à plusieurs reprises. «C’est une façon pour l’armée de se venger de moi», conclut Maikel. Mais il n’a pas abandonné. Pour protester contre les violations de ses droits fondamentaux, il a mis sa vie en danger et a fait une grève de la faim de cent trente jours. Enfin, le 21 janvier 2012, il a été libéré en même temps que deux mille autres prisonniers. Même si cette grâce du Conseil suprême des forces armées est bien heureuse, il n’aurait jamais dû être poursuivi.

Militaires et islamistes main dans la main

Le jeune militant porte un regard très critique sur les élections parlementaires du début de l’année 2012 : «C’est un gouvernement de fous. Ce ne sont pas des élections libres, tonne-t-il. Les opposants ont été mis sous pression par l’armée et beaucoup n’ont pas pu se présenter. Moi-même j’étais en prison.» D’après lui, le peuple n’a pas eu son mot à dire et a été évacué du processus de vote. Au sommet, les militaires et les islamistes accaparent le pouvoir. «Ils sont partenaires, ils ont les mêmes intérêts et ils ne veulent pas de la démocratie, analyse-t-il. C’est main dans la main qu’ils dirigent les élections. Les partis islamistes qui ont gagné avaient le soutien total de l’armée. Les partis d’opposition n’avaient pas les mêmes chances.» Les politiciens islamistes avaient l’avantage d’être connus, de faire partie du paysage politique depuis longtemps et d’avoir d’importants moyens pour faire campagne. Au sein de la population, la peur du changement, l’insécurité et le manque de préparation de l’opposition ont aussi joué un rôle. Au vu des résultats, les revendications populaires et les rêves de démocratie semblent bien loin. Le jeune militant ne cache pas l’absence d’estime qu’il a pour le gouvernement en place. Maikel Nabil, qui a grandi dans une famille de chrétiens coptes, se dit athée. Peut-être est-ce une des raisons qui le rend méfiant à l’égard des partis religieux élus aux élections législatives. Le jeune homme plaide, de façon marginale encore en Egypte, pour une réconciliation avec Israël et est clairement acquis à la cause de la révolution. Pour lui, le peuple égyptien n’a pas mené la révolution jusqu’aux élections et «les résultats ne sont pas ceux de la révolution».

Réformes et justice

Les droits humains en Egypte? A entendre Maikel Nabil, de nombreuses réformes sont nécessaires. A commencer par celle du système judiciaire. «N’importe qui au pouvoir se place au-dessus des lois et peut accuser et déclarer coupable qui bon lui semble», assène-t-il. Lui-même a été jugé lors d’un procès qualifié par Amnesty International de secret et d’inéquitable. En 2011, les tribunaux militaires ont jugé près de douze mille civil·e·s, soit plus en un an que sous les trente ans du régime de Moubarak.

Les dirigeants à la tête du pays ont beau museler les opposant·e·s, depuis 2011, la démocratie est en marche. Pour preuve: la mobilisation des jeunes aujourd’hui. Maikel Nabil habite Le Caire où les opportunités sont plus grandes et où les élans démocratiques sont plus forts. Il a commencé des études à la faculté de droit du Caire. Mais sa vraie priorité est son engagement politique. Il est membre de plusieurs mouvements, dirigeant de No compulsory military service (Pas de service militaire obligatoire), créé en réaction aux violences excessives des forces armées, et cyber-résistant sur son blog. D’après le jeune Egyptien, la force révolutionnaire est bien là, en gestation, attendant le moment opportun pour ressurgir. «Nous nous soulèverons le moment venu», affirme-t-il. Il reste toutefois lucide: «La démocratie viendra lentement et prendra beaucoup de temps.» Et il est conscient qu’elle ne sera peut-être pas en place de son vivant.

Procès inéquitables

Les tribunaux militaires ont envoyé en prison des milliers de citoyen·ne·s égyptien·ne·s depuis la «révolution du 25 janvier». Les procès qui ont conduit à ces incarcérations ne respectent pas les normes les plus élémentaires d’équité. Selon les informations reçues par Amnesty International, nombre des personnes jugées par des juridictions militaires ont été libérées à l’issue d’un nouveau procès. Néanmoins, des milliers d’autres sont toujours en prison et les arrestations arbitraires n’ont pas cessé.

L’organisation s’oppose à ce que des civil·e·s comparaissent devant des tribunaux militaires. De telles procédures bafouent le droit à un procès public et équitable devant un tribunal compétent, indépendant et impartial établi par la loi, que garantit l’article 14 du Pacte international relatif aux droits civils et politiques (PIDCP), auquel l’Egypte est partie.