La firme Raízen produit de l’éthanol à partir de la canne à sucre pour les géants Shell et Cosan. © Verena Glass
La firme Raízen produit de l’éthanol à partir de la canne à sucre pour les géants Shell et Cosan. © Verena Glass

Accaparement des terres Le sale business de l’éthanol

Article paru dans le magazine AMNESTY, n°71, publié par la Section suisse d’Amnesty International, décembre 2012.
Au Brésil, les grands propriétaires terriens et les multinationales misent toujours davantage sur la canne à sucre et le soja. Au détriment des petits paysans et des indigènes, tels les Guarani-Kaiowá, qui sont chassés de leurs terres et souvent forcés de travailler dans des conditions proches de l’esclavage.

Fin octobre, les réseaux sociaux ont retenti du cri d’alarme des indigènes de l’Etat brésilien du Mato Grosso do Sul, aussitôt repris à la une des médias internationaux : «Nous voulons mourir et être enterrés ici avec nos ancêtres.» C’est ce qu’ont écrit des représentants des cent septante Indiens Guarani-Kaiowá de la communauté Pyelito Kue, non loin de la frontière du Paraguay. «Nous demandons donc au gouvernement et aux instances judiciaires d’ordonner non pas notre expulsion mais notre mort collective, et de nous enterrer ici. Nous les enjoignons de nous anéantir une fois pour toutes et de creuser une grande fosse avec leurs tracteurs pour y ensevelir nos corps.» Cette lettre ouverte faisait suite à une décision d’un tribunal régional favorisant un éleveur de bétail qui avait porté plainte contre les indigènes occupant deux des sept cents hectares de son domaine.

Conditions proches de l’esclavage

Le tribunal a fini par se montrer plus clément au sujet de cette «restitution de terre» et des discussions ont eu lieu entre les indigènes et les ministères de Brasilia pour désamorcer le conflit, mais la situation au Mato Grosso do Sul reste extrêmement tendue. L’Etat fédéral de l’Ouest brésilien est l’un des centres d’un agrobusiness toujours plus florissant. Les exportations de viande de boeuf, de soja, de sucre et d’éthanol rapportent chaque année des milliards en devises. La modernisation des processus de production entraîne souvent un durcissement des conditions de travail et les indigènes sont toujours plus nombreux à être chassés de leurs terres. Dans le Mato Grosso do Sul, des milliers d’indigènes, dont beaucoup de jeunes, sont forcés de s’éreinter dans des plantations de canne à sucre, dans des conditions proches de l’esclavage.

Les Guaranis chassés de leurs terres

Plus que tout autre peuple brésilien, les quelque trente mille Guarani-Kaiowá vivant dans cet Etat agricole se trouvent mêlés à la bataille pour les terres. Face aux géants de l’agrobusiness, aux grands propriétaires, aux élites locales et aux instances judiciaires, ils n’ont pratiquement aucune chance. Entre 2000 et 2011, cinq cent cinquante-cinq suicides, en particulier de jeunes, ont été rapportés. Malnutrition infantile, conditions sanitaires catastrophiques et alcoolisme font partie du quotidien. S’y ajoute la menace des pistoleiros à la solde de l’agrobusiness, qui se défend par tous les moyens contre la restitution des terres aux indigènes. En 2011, cinquante et un indigènes ont été assassinés.

Pratiques douteuses de Cosan

Année après année, la surface dévolue à la culture de la canne à sucre augmente au Brésil. En sept ans, elle a augmenté de moitié et couvre aujourd’hui une superficie aussi grande que l’Autriche. Ce boom est attisé par l’augmentation de la demande en éthanol ; les investisseurs du monde entier placent désormais leurs capitaux dans l’exploitation de la canne à sucre. En 2010-2011, une joint venture du géant brésilien du sucre et de l’éthanol Cosan et du grand groupe pétrolier hollandais Shell a abouti à la création de la firme Raízen. Avec une valeur marchande de vingt milliards de dollars, celle-ci est désormais la cinquième plus grande entreprise du Brésil. Mais Cosan avait déjà défrayé la chronique auparavant. Début 2010, la multinationale avait été brièvement mise sur liste noire par le Ministère du travail pour un cas d’esclavage typique du pays. Quarante-deux travailleurs avaient été découverts trimant dans des conditions indignes dans les champs de canne à sucre d’une fabrique Cosan dans l’Etat fédéral de São Paulo. Un juge a immédiatement annulé le décret du Ministère du travail qui aurait eu pour effet un gel des crédits pour Cosan. Un an plus tard, il est apparu que le gouvernement avait conclu avec Cosan un marché par lequel la multina tionale s’engageait à améliorer ses mécanismes de contrôle internes et externes, en échange de quoi elle recevait la garantie de ne plus être mise sur la liste noire. Ce traitement de faveur cache un calcul politique : aucune grande entreprise brésilienne n’a autant d’intérêts que Cosan au niveau international, et le gouvernement brésilien met tout en oeuvre pour que l’éthanol devienne une marchandise négociable en bourse.

Canne à sucre sur les terres indigènes

Le consortium Raízen n’a pas tardé à faire parler de lui. Il a acheté une grande fabrique de sucre et d’éthanol largement subventionnée par l’Etat à Caarapo dans le Mato Grosso do Sul. Les agrocarburants y sont partiellement produits avec de la canne à sucre cultivée sur plus de quatre mille hectares appartenant au territoire indigène de Guyraroká. Cette surface représente un bon tiers de la région promise en 2009 à une communauté Guarani-Kaiowá après des années de confiscation. A ce jour, les terres n’ont toujours pas été formellement restituées. En cause : les recours des grands propriétaires terriens qui font traîner les procédures pendant des années. Les cent vingt membres de la communauté de Guyraroká vivent actuellement sur cinquante-huit hectares qui subissent toujours davantage les effets nocifs des produits chimiques utilisés dans les monocultures. «Enfants, adultes, bétail, tous en deviennent malades», affirme Ambrósio Vilhalva, le chef de la communauté. Depuis la joint venture avec Shell, Raízen subit une pression accrue pour cesser le traitement de la canne à sucre provenant des terres indigènes. En 2010 déjà, le ministère public avait recommandé aux principales banques de ne plus financer cette pratique. Raízen s’est finalement engagé à ne plus utiliser de canne à sucre en provenance de Guyraroká d’ici fin novembre. Pour Marcel Gomes, du groupe de recherche Repórter Brasil, cette démarche est «le premier pas vers la reconnaissance des droits des indigènes par l’économie privée». Le consortium va-t-il pour autant modifier durablement sa stratégie ? Il est permis d’en douter. Quelques semaines auparavant, il a été condamné à une amende de quatre cent quarante-quatre mille euros dans l’Etat de São Paulo, une fois de plus pour conditions de travail indignes. Dans cette affaire, les ouvriers d’une plantation avaient été forcés de travailler bien au-delà de la durée prescrite. Début octobre, le ministère public a demandé de retirer le label de qualité «entreprise engagée», conféré en juin par la présidente Dilma Rousseff à deux fabriques Raízen de l’arrière-pays de São Paulo, pour diverses violations du droit du travail. Marcel Gomes en est convaincu : «La pression du public est le seul moyen d’imposer des améliorations durables.»