Printemps arabe Elles n’ont pas l’air de perdantes

Article paru dans le magazine AMNESTY, n°73, publié par la Section suisse d’Amnesty International, mai 2013.
Commentaires salaces, gestes déplacés, voire viols : les femmes égyptiennes sont quotidiennement confrontées au harcèlement sexuel. Elles luttent pour trouver leur place dans l’Egypte postrévolutionnaire. Par Aurelie Winker*

Egypte Graffiti sur la rue Mohamed Mahmoud au Caire. © AI

«Les femmes n’ont pas à avoir honte de leur voix! La voix des femmes crie: révolution, révolution!» Des centaines de femmes de tous âges se sont rassemblées au centre du caire pour manifester contre le harcèlement sexuel. Certaines portent le voile, d’autres sont tête nue. «Nous avons le droit de nous promener libres dans les rues!», clament-elles.

Depuis la révolution de 2011, les femmes égyptiennes ont pris confiance en elles: elles donnent leur avis, lancent des initiatives, manifestent haut et fort dans les rues. Pourtant, depuis quelque temps, les manifestantes sont exposées à de nouvelles menaces. Les agressions et les viols collectifs se sont multipliés sur ce lieu hautement symbolique qu’est la place Tahrir, en particulier depuis novembre 2012. Aujourd’hui, un groupe de jeunes gens se tient un peu à l’écart de la manifestation; ils font partie de l’«opération contre le harcèlement sexuel», abrégée opAntiSh en anglais. Salma el-Tarzi a la trentaine et de courtes boucles rebelles. elle est cinéaste et travaille bénévolement comme porte-parole d’opAntiSh. Elle évoque le deuxième anniversaire de la révolution: «Le 25 janvier 2013 a été la pire journée jusqu’à présent. Pas moins de dix-neuf femmes ont été victimes de bandes d’agresseurs. Deux d’entre elles ont subi des blessures génitales avec un couteau.»

Les agressions se déroulent la plupart du temps selon le même schéma: une foule de cinquante à deux cents hommes encercle une femme, la déshabille, tâte son corps, la frappe et la viole avec les doigts ou avec des objets. Lorsqu’on demande ce que fait la police pour protéger ces femmes, on ne recueille qu’un sourire apitoyé. En Egypte, la police est détestée et, depuis la révolution, elle n’est pratiquement plus présente dans les rues.

Les agressions collectives sur la place Tahrir semblent être organisées. Salma el-Tarzi soupçonne un arrière-plan politique. «Les femmes doivent être chassées de la place Tahrir. Les instigateurs profitent du fait que le harcèlement sexuel est un comportement répandu en Egypte – pour cent hommes engagés par leurs soins, deux mille se porteront volontaires pour les suivre.»

Gestes déplacés dans le métro

En Egypte, le harcèlement sexuel fait partie du quotidien – des commentaires à connotation sexuelle dans la rue aux gestes déplacés dans le métro. L’organisation Basma («empreinte») veut lutter contre cet état de fait. Ses actions se déroulent habituellement dans le métro: au milieu de la cohue de la station Orabi, une douzaine de jeunes gens en polos bleus abordent les passants, hommes et femmes. Ils distribuent des dépliants qui contiennent entre autres les résultats d’une étude menée en 2008 par le centre égyptien pour les droits des femmes. cette année-là, 83% des Egyptiennes avouaient avoir été victimes de harcèlement sexuel. Près d’un tiers d’entre elles étaient voilées. «La plupart des passants soutiennent le travail d’éducation de Basma», explique Amr Shabaan. Il est membre de l’organisation depuis ses débuts, car il veut changer la société sans prendre position sur la politique. A l’en croire, «certains hommes défendent le harcèlement sexuel». L’excuse la plus souvent invoquée: dans une Egypte conservatrice qui interdit les relations sexuelles avant le mariage, les jeunes hommes sont frustrés. Basma et d’autres initiatives veulent montrer que ces justifications ne tiennent pas. «Le harcèlement n’apporte aucune satisfaction sexuelle à quiconque. Du reste, les enfants et les hommes mariés s’y livrent aussi. nous pensons qu’il s’agit simplement d’humilier les femmes. Les gens ont été opprimés pendant si longtemps dans ce pays qu’ils se défoulent maintenant sur les personnes plus vulnérables.»

Des réalités différentes

«Nous vivons dans une société qui considère les femmes comme coupables», dit Nihal Zaghlul. A vingt-sept ans, elle est l’une des fondatrices de Basma. Assise dans un café au bord du nil, elle a couvert son voile avec la capuche de son sweatshirt et fume le narguilé. Depuis la révolution, la situation des femmes ne s’est guère améliorée. Dans la Constitution controversée de 2012, que les partis islamiques ont été pratiquement les seuls à rédiger, la définition des droits des femmes reste vague. On y lit par exemple que le gouvernement veut protéger le «caractère originel de la famille égyptienne». «mais qu’est ce que cela veut dire? Les femmes de la classe supérieure sortent, fument, ne portent pas le voile. Mais dans les quartiers pauvres, certaines femmes ne peuvent pas mettre le nez dehors sans la permission de leur père ou de leur frère. De quelle famille parle-t-on?», s’indigne la jeune femme.

Selon un groupe de travail de l’ONU, la Constitution n’assure pas une protection suffisante contre les inégalités de traitement entre les sexes. Les Frères musulmans ont réagi à la récente déclaration des Etats membres de l’ONU en affirmant «protéger les droits des femmes et des filles au même titre que ceux des hommes et des garçons». Nihal Zaghlul et d’autres intellectuelles ressentent l’influence grandissante des Frères musulmans sur le pays. La jeune femme cite une expression qui résume l’idée: «Les femmes vous ont sortis de prison pendant la révolution, et maintenant, vous voulez à nouveau les enfermer à la maison.»

En Haute Egypte, les femmes n’ont rien su de la révolution, dit Nadia Adel. «Là-bas, elles travaillent dans les champs, prennent soin de la famille, alors que les hommes sont au café et dépensent l’argent.» La jeune femme est originaire du Sud, très loin de la capitale. Elle est assise autour d’une table avec une douzaine d’autres femmes dans les locaux de la New Woman Foundation (Fondation Femme nouvelle) au Caire. Elles préparent des affiches pour la prochaine manifestation. La fondation s’engage depuis 1985 pour les droits des femmes, non pas sous la bannière du féminisme d’Etat de Suzanne moubarak, mais dans l’opposition. Depuis que le parti Liberté et Justice – le bras politique des Frères musulmans – est au pouvoir, le travail est devenu encore plus difficile, raconte la responsable Nevine Ebeid: «Pour les Frères musulmans, il est évident que nous ne sommes pas de leur côté. Ils nous ont supprimé tout soutien financier.»

Ne pas être naïve

En egypte, les femmes sont vues par certains comme les perdantes de la révolution. Mais elles n’en ont pas l’air. Dans le foyer de la New Woman Foundation, une jeune femme cherche des mots d’ordre révolutionnaires sur internet. L’ordinateur délivre une profusion de slogans sonores, et les femmes se concertent pour choisir ceux qu’elles vont utiliser. L’ambiance est joyeuse, mais elles ne sont pas naïves. Toutes savent que des temps difficiles les attendent. «La situation a quand même changé, dit Nadia Adel. nous pouvons parler, nous pouvons prendre part aux événements et descendre dans la rue pour protester.» Une des jeunes femmes brandit une affiche qu’elle vient de terminer. on y lit: «La révolution repose sur mes épaules.»

*Aurelie Winker est journaliste indépendante. Elle a notamment travaillé au Caire pour la chaîne radiophonique ARD.