Printemps arabe Syrie: division et chaos

Article paru dans le magazine AMNESTY, n°73, publié par la Section suisse d’Amnesty International, mai 2013.
L’impitoyable répression des mouvements de protestation syriens a conduit à un bain de sang et coûté la vie à d’innombrables civil·e·s. Depuis quelque temps, il est de plus en plus question de combats pour des motifs religieux. Va-t-on vers une guerre de religion? Par Antonia Bertschinger*

L’évolution vers une guerre de religion semble facile à expliquer. La majorité sunnite a fini par se rebeller contre la minorité alaouite au pouvoir, et celle-ci a brutalement réprimé le soulèvement. Il s’agit donc en apparence d’un conflit qui dès le début a opposé deux communautés religieuses.

La situation est en réalité beaucoup plus compliquée. La population syrienne ne comprend pas seulement des alaouites et des sunnites, mais aussi des musulmans chiites, des chrétiens
de différentes confessions, des Druzes, des juifs, des Arméniens (de confession chrétienne) et des Kurdes (pour la plupart sunnites). La domination du clan Assad ne se résume pas à «l’oppression de tous les autres par les alaouites». Mark Farha, professeur d’histoire du Moyen-Orient à l’Université de Georgetown à Doha, explique que «le clan alaouite Assad est à la tête du pays depuis plus de quarante ans. Il a placé des coreligionnaires, voire des membres de la famille, aux postes clés du gouvernement, de l’armée et des services de sécurité. Mais pour asseoir son pouvoir de tous les côtés, il s’est assuré le soutien de membres soigneusement choisis des autres groupes via des privilèges économiques ou des mandats politiques. Une élite s’est ainsi constituée, dont la loyauté au régime transcende les barrières religieuses.»

Le soulèvement des pauvres…

Dans toutes les communautés religieuses, il existe des personnes dont l’avancement politique et économique est resté bloqué. Ce sont elles qui ont commencé à manifester contre le régime en 2011. Le conflit a débuté comme un soulèvement des pauvres et des défavorisé·e·s de toutes les religions contre la classe dominante. L’aspect religieux était pourtant présent dès le début. D’abord parce que les sunnites, qui sont les plus nombreux dans la population, étaient également majoritaires parmi les protestataires, alors que les alaouites étaient surreprésentés dans les forces du régime. Il a donc rapidement été question d’un combat entre les alaouites et les sunnites. Ensuite,
les membres des autres minorités – les communautés chrétiennes, chiites et druzes – ont eu tendance à se ranger du côté du régime, même si elles n’appartenaient pas à l’élite. Car l’orientation séculaire du régime Assad renforçait leur position dans le pays. Malgré cette tendance, de nombreux membres de ces petites minorités se sont efforcés de rester neutres.

…devient un combat de religions

Peu après les premiers soulèvements, Bachar el-Assad a commencé à bombarder la population civile dans les régions rebelles. Les habitant·e·s des régions à majorité sunnite ont été forcé·e·s de fuir, et les alaouites ont été encore plus détestés. Cela a favorisé l’essor de mouvements islamistes; les salafistes, locaux ou arrivés de l’étranger, avaient beau jeu de peindre Bachar el-Assad ou même l’ensemble des alaouites comme des chiites manipulés par l’Iran, voire des «infidèles». Ils ont attisé les haines religieuses. Mark Farha rappelle que cette dimension internationale ne doit en aucun cas être négligée. «Le régime d’el-Assad a effectivement été soutenu par l’Iran comme faisant partie de l’‹axe chiite›, et les Etats sunnites du Golfe ont armé et financé certains groupes de rebelles pour qu’ils combattent les chiites.»

De sombres perspectives

On trouve certes, dans toutes les minorités, des personnes qui soutiennent le régime – les élites – et d’autres qui souhaitent rester extérieures au conflit. Mais il est clair que plus la guerre se prolonge, plus ces personnes seront réduites à leur identité religieuse. Selon Mark Farha, la guerre est devenue une question de survie pour les alaouites. «Désormais, ils ne peuvent plus capituler ou négocier, car la peur de la vengeance sunnite est trop grande.» Même pour la communauté chrétienne, la situation est de plus en plus désespérée. Qu’ils le veuillent ou non, ils seront considérés comme des partisans du régime. Ils craignent aussi bien les attaques ciblées que les représailles et la détérioration de leur situation dans une Syrie postconflit dominée par les sunnites.

Amnesty International n’a pas constaté de persécutions systématiques à l’encontre d’une minorité en particulier. Mais la responsable des crises au sein de l’organisation, Donatella Rovera, qui s’est souvent rendue en Syrie l’année dernière, observe la situation avec inquiétude: «Jusqu’à présent, tous les protagonistes du conflit ont commis de graves violations des droits humains, notamment des crimes de guerre, avec actes de torture et massacres de civils. Maintenant que la dimension confessionnelle devient de plus en plus marquée, il est à craindre que de telles exactions soient perpétrées contre les membres des différentes religions.»

 

* Antonia Bertschinger observe depuis des années le Proche et le Moyen-Orient. Elle a vécu en Iran.