Suisse Des bénévoles se mêlent de l’asile

Article paru dans le magazine AMNESTY, n°73, publié par la Section suisse d’Amnesty International, mai 2013.
Dans un contexte de durcissement permanent de la politique d’asile, l’engagement de la société civile est plus que jamais nécessaire pour garantir un accueil décent des personnes qui fuient des situations de persécution et de détresse. A Sainte-Croix, dans le Nord vaudois, des bénévoles se sont invité·e·s dans la vie du centre de requérant·e·s d’asile. Reportage. Par Nadia Boehlen

Sainte-Croix Requérant·e·s d’asile et bénévoles se retrouvent pour un moment d’échange. © Yves Leresche

Le calendrier indique le début du printemps, mais la neige qui tombe sans discontinuer recouvre Sainte-Croix et ses hauteurs environnantes d’un épais manteau blanc. Paul Schneider, ancien chirurgien et chef de l’hôpital de la localité, à
la tête d’une association de bénévoles de quinze personnes, ouvre la porte d’entrée antifeu de l’un des deux immeubles du centre de requérant·e·s d’asile – vestiges de l’ancienne infirmerie. Il se dirige vers deux petites pièces allongées au rez-dechaussée du bâtiment, le vestiaire de l’association. Marie-Claude l’y attend. Elle gère un stock d’habits, neufs et d’occasion, vendus à prix symbolique. «Avec nos fonds, nous achetons des chaussures d’hiver, des habits et des sous-vêtements chauds, explique-t-elle. Ils ne sont pas assez équipés lorsqu’ils arrivent des centres d’enregistrement.»

Jeans slim vert pomme, pull pastel du même ton, lunettes arrondies et cheveux gris bouclés, Alix gère l’administration du vestiaire: contrôle des entrées, liste des articles vendus. «Ils sont peu nombreux aujourd’hui. Au début de l’hiver, ils étaient jusqu’à quarante à faire la queue pour entrer», commente-t-elle. Elle vend aussi des billets de cinéma pour deux francs. Le reste du prix est financé par l’association de bénévoles, l’Etablissement Vaudois d’Accueil des Migrants (EVAM) et le cinéma Royal de Sainte-Croix, qui renonce à une partie de ses bénéfices. De temps à autre, discrète, Anica*, Bosniaque dont le mari est en procédure d’asile en Suisse depuis quatre ans, apparaît dans le cadre de la porte d’entrée du vestiaire. Elle sourit, regarde qui entre et retourne vers son stock d’habits. «Elle est très vive, parle serbocroate et russe, cela nous aide. Son mari vit une histoire incroyable, avec des pressions venant de milieux étatiques, mais ce n’est pas "politique" dit-on à Berne», nous apprend Paul Schneider.

Un droit de regard

L’accès au centre de requérant·e·s d’asile géré par l’EVAM n’a pas été octroyé d’emblée aux bénévoles. «Nous avons dû insister. D’abord, l’EVAM ne voulait pas que nous agissions dans le centre. Mais un climat de confiance s’est installé, et nous circulons à présent librement dans les bâtiments.» Comme nous l’apprend ce père de quatre enfants et treize petits-enfants, à Sainte-Croix, les représentant·e·s de tous les milieux concernés par l’asile se retrouvent toutes les six semaines. Les séances sont présidées par Cédric Roten, membre du Conseil municipal. Elles réunissent le personnel de l’EVAM, la gendarmerie, le service des Ecoles, les intervenant·e·s sanitaires et les bénévoles. Elles permettent de détecter ce qui ne va pas et d’identifier les besoins. «L’idée du vestiaire est née de ces rencontres, le système des marraines également.» Chaque vendredi, les marraines entourent les requérant·e·s d’asile parents d’enfants scolarisés pour faciliter leurs échanges avec l’école. «En fonction de mes disponibilités, je leur donne aussi des cours de français», me glisse Martine, l’une des marraines.

Souriante, le visage presque enfantin, Martine goûte un café au milieu d’une salle qui s’est soudain remplie de personnes de tous horizons et de tous âges. Deux enfants tchétchènes dessinent avec un petit Somalien. Ils parlent déjà français. Danièle, une autre bénévole, plaisante avec une Erythréenne et un Tunisien. Des hommes, Erythréens et d’Afrique de l’Ouest, se sont réunis à une table. La salle est exiguë, mais l’ambiance est conviviale, propice aux échanges. Arlette, la femme de Paul Schneider, aidée par d’autres bénévoles, sert sans discontinuer café, thé noir et thé à la menthe fraîche. Des fruits, des gâteaux, des cacahuètes et des canapés sont posés sur la table, tout le monde y goûte. Ces moments de rencontre entre bénévoles et requérant·e·s d’asile ont donné leur nom à l’association créée en 1992: le Café-Contact.

Une implication vitale

Les hommes, les femmes et les enfants présents dans la salle seront, au gré de critères qui ne cessent de se durcir, réaffectés vers un nouveau destin. Les plus fortuné·e·s obtiendront soit le statut de réfugié avec un permis B, soit une admission provisoire. Les autres, une majorité, verront leur demande rejetée. Transférés à l’aide d’urgence, ils seront orientés vers un retour dans leur pays d’origine, ou décideront de passer à la clandestinité. Face au poids des décisions administratives sur la vie de ces requérant·e·s d’asile, les liens noués avec les bénévoles peuvent sembler dérisoires. Pourtant, ils sont vitaux. Dans les cas où les personnes obtiennent l’autorisation de rester en Suisse, les premiers pas vers l’intégration ont été facilités. Lorsque les requérant·e·s d’asile parviennent à faire reconnaître leur droit dans le cadre de la procédure, les bénévoles sont une aide précieuse pour le suivi administratif, la traduction de certains documents ou l’orientation vers des avocat·e·s. Dans les situations de rejet de la demande d’asile, ils peuvent rendre le retour moins douloureux.

La présence des bénévoles au cœur de la politique d’asile locale est bénéfique. Ils ont signé une charte délimitant les compétences et devoirs de chacune des parties et soutiennent le travail parfois difficile du personnel de l’EVAM. Ce partenariat prévient les dérapages tant du côté du personnel que des bénévoles. «Nous pouvons veiller à ce que les choses se passent bien, avance Paul Schneider d’un ton ferme. Nous identifions aussi les requérant·e·s qui sont dans des situations de détresse et prenons des mesures avant que des problèmes graves ne surgissent.» Récemment, un requérant d’asile a perdu la vie suite à une rixe dans le centre grison pour requérant·e·s «récalcitrant·e·s» de Waldau, à Landquart. Et des soupçons d’abus de confiance entachent le personnel du centre de requérant·e·s d’asile de Perreux dans le canton de Neuchâtel. L’implication de la société civile dans le domaine de l’asile est donc plus que jamais nécessaire.


*Prénom d’emprunt.