Patrcia Roux: «Des individus peuvent se permettre d'être ouvertement racistes sans aller à rebours des codes de la société.» © JMB
Patrcia Roux: «Des individus peuvent se permettre d'être ouvertement racistes sans aller à rebours des codes de la société.» © JMB

Racisme et discrimination Les Suisses, xénophobes malgré eux?

Article paru dans le magazine AMNESTY, n°74, publié par la Section suisse d’Amnesty International, août 2013.
Une part non négligeable de nos concitoyen·ne·s partage des opinions racistes. Hors des cercles où il est assumé publiquement, le racisme revêt parfois une forme plus discrète. Patricia Roux et ses étudiant·e·s décryptent les mécanismes de cette xénophobie made in Switzerland. Propos recueillis par Jean-Marie Banderet

La peur de l’étranger n’épargne pas la population suisse. Les résultats du référendum sur la modification de la Loi sur l’Asile (LAsi) l’ont illustré le 9 juin dernier. Mais pourquoi fait-il peur? Peut-on définir ce qui fait que l’étranger est perçu comme menaçant ? Existe-t-il des facteurs qui engendrent ou alimentent la xénophobie et le racisme au sein de la population ? Comment des sentiments, souvent intimes, s’ancrent-ils dans le climat politique ? Depuis 2005, Patricia Roux, professeure associée à l’univer­sité de Lausanne, au Centre en études genre de l’Institut des sciences sociales, mène chaque année une enquête avec ses étudiant·e·s. Elle a ainsi réuni un fonds de quelque mille cinq cent ques­tionnaires – des séries d’affirmations racistes, sexistes, homophobes – par rap­port auxquelles les sondé·e·s prennent position. Il en découle que le racisme existe, qu’il est répandu et revêt plusieurs formes. Entretien.

AMNESTY: La population suisse a-t-elle selon vous exprimé un vote raciste en acceptant la révision de la LAsi ?

Patricia Roux : Oui. Cette votation ne se différencie pas de toutes les autres qui touchent soit à la Loi sur les étrangers, soit aux questions liées à l’asile ou aux réfugiés. A chaque fois, les gens expri­ment leur méfiance envers les étrangers en général, une catégorie très large qu’ils homogénéisent complètement. Ils font de moins en moins la différence entre requérant d’asile, réfugié ou immigré. On s’en rend aisément compte lorsqu’un scrutin porte sur l’accès à la naturalisa­tion. Car la plupart des demandes pro­viennent de gens qui sont en suisse depuis des générations. En refusant l’ac­cès facilité à la naturalisation, les suisses expriment leur méfiance et la crainte que leurs intérêts ne soient pas protégés face à ceux qu’acquièrent les étrangers qui sont intégrés.

Remarquez-vous une évolution des opinions xénophobes ou racistes ces dernières années?

Quantitativement, non. Le pourcen­tage de gens qui approuvent une idée du type «les politiciens devraient se sou­cier plus du suisse moyen et moins des étrangers» est semblable depuis 2005. Il s’élève à environ quarante-cinq pour cent des sondés. En revanche les cibles, c’est-­à-dire les sous-groupes d’étrangers spé­cifiques qui sont stigmatisés, changent avec le temps, en fonction des vagues d’immigration successives. Des Italiens dans les années trente, on est passé aux Espagnols, puis aux Portugais, aux turcs et aux Sri Lankais, pour arriver à cette vaste catégorie que sont les musulmans à l’heure actuelle.

Peut-on distinguer des formes de racisme différentes ?
On distingue deux types de racisme. Celui, explicite et conscient, qui compare les étrangers et les nationaux et oppose leurs droits ou leurs intérêts respectifs. Ce type de racisme s’exprime ouverte­ment, sans complexe. Parlant des réfu­giés par exemple, notre questionnaire demande aux gens de se positionner sur cette affirmation : «La Suisse accepte moins de réfugiés qu’auparavant, c’est une bonne chose». Nous l’appelons racisme direct, explicite, flagrant ou conscient. Il ne fait pas la différence entre étrangers en général, sans-papiers ou réfugiés. Par contre, lorsqu’on aborde des sujets qui sont beaucoup plus ciblés sur des groupes spécifiques d’étrangers, le racisme exprimé change de nature. On observe alors une autre forme de racisme qui évoque les différences de valeurs, de cultures et de modes de vie comme autant de freins à l’intégration de ces groupes. En sociologie et en psychologie sociale, on parle de racisme subtil, indi­rect, moderne ou différentialiste. Nous le mesurons dans notre questionnaire en proposant aux sondés de prendre position sur plusieurs arguments utilisés par des politiciens pour expliquer les difficul­tés d’intégration de certains étrangers. Ainsi, des affirmations comme «leurs valeurs sont trop différentes des valeurs dominantes en suisse» ou «les commu­nautés ne font pas assez d’efforts pour bien s’intégrer» récoltent respectivement soixante-neuf et soixante pour cent d’ap­probation. En comparant avec les scores récoltés par des expressions de racisme direct, on s’aperçoit que le racisme s’ex­prime plus en termes indirects.

Est-ce socialement acceptable d’expri­mer et d’assumer son racisme ?

Beaucoup de gens ne sont tout simple­ment pas conscients d’être racistes. Par ailleurs, à partir du moment où il existe des partis politiques avec une légitimité institutionnelle qui se permettent de défendre des attitudes discriminatoires, des individus peuvent se permettre d’être ouvertement racistes sans aller à rebours des codes de la société.

Comment expliquer cette forme deracisme inconscient?

Il y a toute une idéologie bien ancrée en suisse comme dans tout le monde occi­dental. Je veux parler du sentiment de supériorité occidental qui s’affirme dans le fonctionnement de nos sociétés. Nous sommes convaincus que nos valeurs, notre système sociétal et économique sont des exemples à suivre. Nous avons tendance à considérer tout ce qui sort de notre cadre comme étant inférieur.

Le racisme «privé», individuel, influence-t-il les politiques publiques ?

J’inverserais plutôt ce raisonnement. La place que prend aujourd’hui l’uDC dans les plus hautes instances politiques pro­vient du fait qu’il existait déjà, dans notre société, un terrain qui lui permettait de s’enraciner. La suisse avait déjà des lois qui régissaient différemment les droits des réfugiés et des étrangers avant que l’UDC n’entre au gouvernement. C’est bien l’existence de tout un système insti­tutionnel et idéologique – la construction d’un nous national que l’étranger ne doit surtout pas menacer ou fragiliser en l’in­tégrant–, de ce sentiment de supériorité imprégné de racisme, qui permet l’émer­gence de partis tels que l’UDC.

Les fondements, la justification et l’expression de la xénophobie diffèrent-ils selon la classe sociale, le sexe?

On remarque peu de différences liées aux facteurs sociaux comme l’âge ou le sexe. La nationalité joue un rôle, mais il est minime du fait que la nature de notre enquête – un questionnaire écrit – sup­pose que les étrangers auxquels nous nous adressons maîtrisent le français. Ces personnes ont beau ne pas avoir le passeport suisse, elles sont complètement assimilées. Les jeunes en particulier, la plupart nés ici, ont la même expérience de vie, les mêmes codes culturels, les mêmes valeurs et les mêmes opinions.

La position de la femme dans d’autres cultures est parfois utilisée pour légiti­mer des sentiments xénophobes.

Les étrangers, aujourd’hui surtout les musulmans, sont souvent considérés comme sexistes. Les gens perçoivent l’Islam comme une culture patriarcale, archaïque et dépassée par rapport à la culture occidentale, qui aurait résolu les problèmes d’égalité entre les sexes. Donc tout à coup, l’égalité entre hommes et femmes est devenue un problème que nous avons résolu, un objectif de société que nous avons atteint. Le seul problème qui subsiste pour aller encore plus loin dans cette égalité, c’est le risque que l’on importe le sexisme, que «leurs» codes imprègnent les «nôtres», nous conta­minent. La défense des droits de toutes les femmes est détournée de façon à jus­tifier la discrimination des musulmans, et donc les mesures de privation de leurs libertés.