Les affrontements entre les troupes de Moscou et les rebelles du Daguestan n’épargnent pas les civils. © Sergey Pyatakov / RIA Novosti archive
Les affrontements entre les troupes de Moscou et les rebelles du Daguestan n’épargnent pas les civils. © Sergey Pyatakov / RIA Novosti archive

Russie Caucase: la carotte et le bâton

Article paru dans le magazine AMNESTY, n°75, publié par la Section suisse d’Amnesty International, décembre 2013.
Le Daguestan est le théâtre quotidien d'une guerre entre les forces de l'ordre loyales à Moscou et la rébellion islamiste radicale. Mais les coups tombent trop souvent sur une population exaspérée et trop divisée pour parvenir à se faire entendre. Par Emmanuel Grynszpan, correspondant du journal Le Temps en Russie.

Les Jeux olympiques de Sotchi approchent (février 2014) et le Kremlin sent l’urgence de stabiliser – du moins en apparence – la situation dans le Nord Caucase. Les voix critiques (venant d’ONG ou des médias) sont de moins en moins tolérées par les autorités locales de Sotchi. Abus des droits des immigrés travaillant sur les immenses chantiers des JO, dégâts écologiques, détournements d’argent public, expropriations abusives sont monnaie courante, mais en parler entraîne des réactions allant du harcèlement administratif aux agressions physiques, note un rapport d’Human Rights Watch publié à la mi-août.

Ces sont des problèmes anodins en comparaison avec ceux qui rongent le Nord Caucase au-delà de Sotchi. Le Kremlin veut surtout faire oublier le violent conflit armé opposant les indépendantistes islamistes aux forces loyales à Moscou. Cette guerre de basse intensité dure depuis plus d’une décennie, alimentée par la corruption galopante, le banditisme, le clanisme, la pauvreté, ainsi que l’intolérance religieuse et ethnique.

Il s’agit du conflit le plus sanglant d’Europe. Mille deux cents vingt-cinq personnes en ont été victimes en 2012 (sept cents morts et cinq cent vingt-cinq blessés). Durant les six premiers mois de 2013, deux cent quarante-deux personnes ont trouvé la mort. La région la plus atteinte est le Daguestan, suivie par la Tchétchénie et l’Ingouchie. «Les rebelles islamistes assassinent des policiers et, en représailles, les forces de l’ordre arrêtent et exécutent des rebelles supposés», explique le sociologue Zaïd Abdulagatov.

En tant que zone la plus instable du Nord Caucase, la république du Daguestan fait l’objet d’une attention particulière du Kremlin, qui a récemment fait rouler les têtes des dirigeants locaux. La république de trois millions d’habitants est divisée en vingt-neuf groupes ethniques qui peinent à se partager les terres. Plus grave, deux courants de l’islam (soufisme traditionnel dans la région et salafisme importé du Moyen Orient) s’affrontent violemment. Les autorités soutiennent le soufisme, raillé comme «islam d’Etat» par les rebelles salafistes, qui sont eux pourchassés par les forces de l’ordre. «Le problème, c’est que la police emploie parfois des méthodes de bandits», souligne Abdulagatov en parlant du Daguestan. «Tout le monde sait que la police enlève et torture. Je ne suis pas certain que les policiers soient moins dangereux que les rebelles», explique-t-il en citant un sondage qu’il a réalisé et qui montre que plus de la moitié de la population ne fait pas confiance aux forces de l’ordre.

Des ONG dépendantes des autorités

Sur place à Makhatchkala, la capitale régionale, les ONG de défense des droits humains évaluent diversement le travail des autorités, en fonction de leur degré de proximité avec elles. «Le nouveau président a multiplié les gestes envers la société civile depuis son arrivée au pouvoir [en janvier 2013]», se félicite Alucet Azizkhanov, président de l’ONG Nabat (Alarme), qui vient en aide aux réfugiés et aux personnes déplacées. «Ramazan Abdoulatipov a rencontré à plusieurs reprises les représentants de la société civile», explique cet homme corpulent d’une cinquantaine d’années. Il est également directeur adjoint de la Chambre civique, un organisme à fonction consultative regroupant des personnalités et des représentants d’ONG locales nommées à parité par le président et la société civile. Depuis son bureau prêté par les autorités et situé à un jet de pierre du siège du gouvernement, M. Azizkhanov semble soucieux de convaincre des bonnes relations entre le gouvernement et les ONG. «Les demandes de la société civile sont avant tout sociales», explique-t-il, désapprouvant «certaines ONG politiques dont l’activité se résume à organiser des manifestations et à s’agiter dans les médias.» Réticent à critiquer les autorités locales dont il dépend, M. Azakhanov ose cependant critiquer les forces de sécurité fédérales «très corrompues» et «incapables d’expliquer à la population le pourquoi et le comment des opérations de maintien de l’ordre». A la fin de la discussion, il finit par lâcher que certains ministres du nouveau gouvernement (formé cet été) «sont des figures odieuses à la population».

Sa prudence fait écho à la réticence d’autres représentants d’ONG daghestanaises à discuter de leurs activités avec un journaliste étranger. «Nous ne voulons pas d’ennuis avec les autorités», lâche l’un d’entre eux avant de raccrocher. «Le pouvoir a longtemps eu une politique consistant à diviser les ONG loyales et les autres, considérées comme des ennemies», note Abdurakhman Yunusov, vétéran de la défense des droits humains au Daguestan et directeur de l’ONG Rakurs (Raccourci). «Depuis que le gouvernement a créé un conseil de coordination des ONG, les choses se sont améliorées et un dialogue s’est engagé.»

Différences de traitement

Mais certaines ONG ne sont pas conviées. «Nous ne sommes jamais invitées», explique Svetlana Isaeva, présidente de Mères du Daguestan, une ONG de défense des droits de l’homme dénonçant depuis sa fondation en 2007 les exactions des forces de l’ordre. «Les Mères du Daguestan ont immédiatement gêné le pouvoir, qui n’y voyait que des veuves de combattants islamistes», souligne Yunusov. Pour Svetlana Isaeva, qui reçoit dans un petit appartement servant également de local à l’ONG, les Mères du Daguestan sont harcelées en permanence et de diverses manières par les autorités locales. «Les médias du pouvoir publient régulièrement des articles mensongers et cherchent à nous discréditer. La police me harcèle avec des convocations sans mandat judiciaire. Ils m’ont pris mon empreinte ADN, comme si j’étais une terroriste.» Mme Isaeva explique que son fils cadet a été enlevé il y a sept ans et qu’elle est par conséquent suspectée d’être une rebelle par la police. «On me traite de femme de rebelle. Selon eux, notre ONG est une couverture pour transmettre de l’aide aux terroristes.»

C’est la raison pour laquelle le financement est l’aspect le plus problématique dans le travail des ONG. M. Yunusov note que le financement est devenu l’instrument de contrôle privilégié par le pouvoir. «Nous avons eu un tas de problèmes depuis la nouvelle loi dite des ‘agents étrangers’, dont le président du Daguestan, Ramazan Abdoulatipov, est justement l’un des auteurs. Nous avons renoncé à tous les financements étrangers pour ne pas devenir des espions», ironise l’activiste. Le label d’«agent étranger», réminiscence de l’époque stalinienne, est désormais obligatoire pour toute ONG ayant une activité «politique» et recevant des fonds de l’étranger. La définition d’activité politique étant très vague, la menace de se voir coller le label infâmant plane au-dessus de toute ONG qui n’a pas sa langue dans sa poche. «La seule raison pour laquelle nous avons réussi à l’éviter… c’est que nos comptes sont complètement à sec depuis le début de l’année!», dit Svetlana Isaeva, qui attend des aides de plusieurs organisations internationales. Aucun homme d’affaires local ne prendrait le risque de financer une ONG mal vue des autorités. «Qui n’est pas avec nous est contre nous» résume l’attitude des autorités envers une société civile daghestanaise dont les divisions sont savamment entretenues.