Depuis décembre 2012, Boubou Diouf Tall sillonne les prisons du pays avec son équipe. © JMB
Depuis décembre 2012, Boubou Diouf Tall sillonne les prisons du pays avec son équipe. © JMB

Sénégal Dans le secret des prisons

Article paru dans le magazine AMNESTY, n°75, publié par la Section suisse d’Amnesty International, décembre 2013.
Depuis un an, les prisons sénégalaises peuvent recevoir à tout moment la visite de l’Observateur national des lieux de privation de liberté. Boubou Diouf Tall et ses collaborateurs veillent à ce que les droits des détenu·e·s soient respectés. Propos recueillis par Jean-Marie Banderet

De passage à Genève pour une série de conférences organisées par l’Association de prévention de la torture, l’Observateur sénégalais des lieux de privation de liberté porte un regard critique mais optimiste sur les conditions de détention dans son pays. Propos recueillis par Jean-Marie Banderet.

> AMNESTY: En quoi consiste le métier d’Observateur des lieux de privation de liberté?

< Boubou Diouf Tall: L’Observatoire est le mécanisme national de prévention de la torture, tel que prévu par le Protocole facultatif à la convention contre la torture (OPCAT), auquel le Sénégal a adhéré en 2006. Il y a deux cent vingt lieux de privation de liberté dans le pays, sans compter ceux qui dépendent de l’armée. Ma mission consiste à visiter à tout moment ces lieux afin de m’assurer que les personnes détenues ne soient pas torturées et que leurs droits soient respectés. Nous avons visité une trentaine d’établissements en un an, des prisons, des cellules dans des postes de police et de gendarmerie et des hôpitaux psychiatriques.

> Par qui êtes-vous mandaté?

< Je dépends de l’Etat du Sénégal qui a souscrit à un engagement international l’obligeant à créer un mécanisme de surveillance en vertu de l’OPCAT. J’ai un mandat de cinq ans, non renouvelable. Je dispose de dix observateurs délégués qui proviennent de divers horizons professionnels. J’ai tenu à m’entourer de spécialistes variés: mon équipe est constituée de médecins, d’avocats et de juristes – je suis moi-même magistrat –, d’anciens policiers et de psychologues. Chacun apporte son expertise ou son point de vue sur chaque situation que nous rencontrons.

> Vous ouvre-t-on facilement les portes ou avez-vous du faire face à des réticences?

< La collaboration s’est toujours très bien passée. Il faut dire que nous avons commencé par une grande campagne d’information auprès des responsables des centres de détention, y compris les plus décentralisés. Nous avons rencontré les autorités concernées dans tout le pays pour leur expliquer ce que nous faisons, et ce que nous attendons de leur part. La plupart des administrations pénitentiaires savent que nous pouvons les aider, elles demandent souvent elles-mêmes que nous venions les visiter. C’est curieux, mais c’est la vérité. Les responsables des prisons savent que nous sommes là pour les aider. Nous leur apportons des conseils, leur proposons des formations et des informations sur les risques qu’encoure le personnel qui se rend coupable de violation des droits des détenus.

> Que faites-vous quand vous constatez des infractions?

< En cas de torture, on informe d’abord le «bourreau». On lui explique que la torture est contraire à la loi, qu’elle n’est pas recommandée par l’Etat qu’il sert. Les aveux obtenus sous la torture sont écartés par les juges, et les personnes reconnues coupables de tels traitements s’exposent à des sanctions disciplinaires et pénales, allant de cinq à dix ans de réclusion. Nous n’hésitons pas à saisir le parquet pour poursuivre les auteurs de manquements graves. Récemment, un gendarme a été condamné à deux ans de prison pour mauvais traitements. Il arrive aussi que nous adressions des recommandations à l’Etat, par exemple pour pallier à la surpopulation dans les prisons, pour améliorer la nourriture, l’hygiène et les conditions sanitaires.

> Quel accueil vous réservent les détenu·e·s?

< Ils sont très contents de ce que nous faisons pour eux. Lorsque nous nous rendons dans les prisons, nous les rencontrons seuls, sans la présence des gardiens. Ils peuvent s’exprimer librement. Quand un cas de mauvais traitements nous est signalé, en plus d’en référer aux autorités, nous restons en contact avec lui, pour nous assurer qu’un détenu qui a parlé soit à l’abri de représailles. Nous appelons souvent les détenu·e·s et ils peuvent nous joindre à tout moment.

> Vous arrive-t-il de retourner dans des prisons que vous avez déjà visitées pour effectuer un suivi?

< Oui, principalement dans les plus grandes prisons de Dakar, la maison d’arrêt de Rebeuss et le camp pénal Liberté 6. Nous n’avons pas constaté d’amélioration notable. A leur décharge, ces deux établissements souffrent de leur surpopulation. Rebeuss accueille entre deux mille deux cents et deux mille trois cents détenu·e·s pour une capacité de huit cents places. Deux cents détenu·e·s s’entassent parfois comme des sardines dans une seule grande cellule. Vous imaginez ce que cette promiscuité peut signifier en termes de santé, de sources de tensions. Même les gardiens sont sous pression, ils sont débordés. Dans les commissariats de police, en revanche, nos visites ont porté leurs fruits. Nous avions constaté que les cellules de garde à vue n’étaient pas conformes aux standards internationaux, loin de là. Elles n’étaient pas bien aérées, éclairées. Les personnes en garde à vue dormaient à même le sol et n’étaient pas alimentées. Elles étaient exposées au public, on les voyait agrippées aux grilles à l’entrée depuis la rue. Des conditions inhumaines et dégradantes. Suite à notre interpellation, le Ministère de l’intérieur a lancé un vaste programme de rénovation de ces cellules.

> Quelle est la situation dans les prisons?

< Les prisons sénégalaises sont inadaptées. Ce sont de vieux bâtiments, vétustes, qu’on a récupérés pour les transformer. La seule qui a été construite exprès est celle de Rebeuss. Le Sénégal a besoin de construire ou de rénover ses lieux de privation de liberté. Il doit pour cela trouver des bailleurs de fonds, des partenaires de développement. Comme c’est un pays pauvre, il ne peut pas mettre tous ses moyens dans la modernisation de son système carcéral, les gens ne le comprendraient pas. L’Etat doit pouvoir fournir des cellules grandes, aérées, une literie convenable, une couverture médicale satisfaisante. Et libérer des fonds. Le budget moyen alloué à un détenu pour son alimentation, sa santé et son hygiène est de six cents francs CFA, soit moins d’un euro par jour. Ce montant dépend de la capacité théorique des prisons, non de leur population réelle. Ce taux devrait être porté à mille francs l’année prochaine, ce qui reste insuffisant.

> Les juges sénégalais sont-ils spécialement sévères ou y a-t-il un grave problème sécuritaire dans le pays?

< Je pense que les juges ne se sont pas bien approprié les textes de loi. Trop de personnes se retrouvent en prison, alors qu’il existe des méthodes alternatives. En décembre aura lieu une concertation nationale sur ce sujet, avec le concours du Comité international de la Croix-Rouge et du Ministère de la justice sur la situation carcérale. Tous les acteurs intéressés seront rassemblés pour tirer un bilan sans complaisance de la situation au Sénégal, définir les causes de la surpopulation et proposer des solutions au gouvernement.

> Pensez-vous qu’il faille adapter la législation?

> Non, il faut juste l’appliquer correctement.