Sur les trente-cinq jours qu’ils passent dans le foyer, les requérants d’asile peuvent travailler un maximum de dix jours. © Jean-Marie Banderet
Sur les trente-cinq jours qu’ils passent dans le foyer, les requérants d’asile peuvent travailler un maximum de dix jours. © Jean-Marie Banderet

Suisse «Volontaires» au service des alpages

Article paru dans le magazine AMNESTY, n°75, publié par la Section suisse d’Amnesty International, décembre 2013.
Depuis le premier juin de cette année, la commune grisonne de Medel propose un programme d’occupation aux requérants d’asile en attente d’une décision. Des groupes de travailleurs, exclusivement composés d’hommes, se relayent sur les hauteurs du col du Lucmagnier. Ils y séjournent au maximum trente-cinq jours, pendant lesquels ils effectuent des travaux d’intérêt général. Une solution où tout le monde est censé y gagner. Par Jean-Marie Banderet

La mairie, immaculée, se trouve sur la place centrale de Curaglia, un village dans le tiers inférieur des cent trente-six kilomètres carrés de vallées qui composent la commune de Medel. Peter Binz, conseiller communal, a le sourire accueillant. La route est longue pour rejoindre le vallon dans lequel les requérants travaillent aujourd’hui, c’est donc au volant qu’il donne ses impressions sur le programme d’occupation. Les quarante-quatre requérants qui habitent actuellement sur le col, tout comme ceux qui les ont précédés, n’ont jamais causé de problème. Le numéro d’urgence mis en place par la police est resté muet. Au cours de l’été, deux matchs de foot ont même opposé les requérants et une équipe de la région. Les quelque quatre cent trente âmes, catholiques à nonante pour cent et pour la plupart d’obédience chrétienne-démocrate, voient d’un bon œil l’attribution des travaux d’entretien des routes et des forêts, de rénovation des chemins pédestres et de débroussaillage aux requérants. L’Office fédéral des migrations (ODM) paye les salaires des requérants et défraye la commune pour ses investissements dans la sécurité et l’encadrement.

Barrière des langues

Cet après-midi, huit requérants sont à l’œuvre pour débroussailler le lit d’une rivière. Le fond de la vallée pourra ainsi être utilisé comme pâturage, une valorisation du terrain très précieuse, se réjouit Peter Binz. Rinaldo Venzin dirige le petit groupe. Le jeune homme de vingt et un ans parle romanche et allemand. Aucun travailleur ne comprend l’allemand. Rinaldo donne l’exemple. En mettant la main à la pâte, il montre aussi qu’il n’est pas là que pour surveiller.

Vincent* et Kelvin* viennent du Nigeria. Arrivés d’Italie, les deux jeunes hommes séjournent quelques semaines au centre d’enregistrement et de procédure d’Altstätten, dans le canton de Saint-Gall. Là-bas, les conditions sont mauvaises, les gens entassés, les employés de Securitas violents. Un jour, on leur explique qu’ils ont une heure pour faire leurs bagages et qu’ils seront transférés au Lucmagnier. Vincent était carrossier, Kelvin carreleur. Ils se retrouvent à manier la pelle, la pioche et la cisaille.

Il est seize heures; un minibus de location monte le chemin de terre qui mène au vallon, la journée de travail est terminée. Toutes portes ouvertes, le véhicule crache du Britney Spears, tout le monde le rejoint en dansant. Sur le chemin du retour, Peter Binz se réjouit de la bonne collaboration entre la Confédération, l’ODM et la commune. Lorsqu’il a fallu mettre sur pied le programme d’occupation, le Conseil communal a bénéficié des conseils de la commune de Sufers. Il en a tiré deux leçons importantes : une bonne planification et une attitude ouverte et amicale envers les requérants sont indispensables à la réussite du programme d’occupation. Car comme le rappelle M. Binz, «ce sont des hommes et il faut les traiter comme tels».

Résidence surveillée

mag75_suisse2.jpg Des bâches de chantier cachent l’entrée de l’abri souterrain aux regards indiscrets des passant•e•s. © Jean-Marie Banderet

L’abri militaire du col du Lucmagnier se trouve à plus de mille neuf cents mètres d’altitude, un peu à l’écart de la route du col. Impossible de pénétrer dans le complexe souterrain, l’ODM interdit l’accès au foyer «pour préserver l’intimité des requérants d’asile». Une compagnie de sécurité privée veille poliment mais fermement à ce que ces consignes soient respectées. A quelques mètres de l’entrée, six requérants fument sur une petite terrasse. Pas question d’intimité dans le centre, les gens dorment dans des dortoirs à seize lits et doivent se partager cinq toilettes et deux douches. Il n’y a pas de fenêtres, l’air est propulsé à l’intérieur par un système de ventilation. Beaucoup se plaignent de problèmes respiratoires, de maux de tête, mais personne n’est en charge de leur santé. Les agents de sécurité distribuent des médicaments. Les affaires personnelles ont été confisquées, notamment les téléphones portables. «Ils ne veulent pas qu’on puisse prendre des photos», avance un requérant qui a tenu à garder l’anonymat. Seuls huit d’entre eux travaillent régulièrement en ce début d’automne. Les autres entretiennent l’abri, font la cuisine et tuent le temps comme ils peuvent.

Il est six heures et demie, l’heure du souper. Au restaurant du col, à cinq minutes de l’abri souterrain, quelques clients sont déjà à table. Dehors, le soleil est bas et l’air devient froid. Dans la salle, l’ambiance et le menu sont helvétiques, accordéon et spécialités grisonnes. La serveuse ne trouve rien à redire à la présence de ces clients de circonstance. Ils sont toujours polis, ce sont des hôtes comme les autres. Le restaurant d’altitude a même pris l’initiative de proposer des bières premier prix en canettes pour un franc.

Le lendemain matin, le groupe est chargé de remettre en état un sentier escarpé à l’abandon. Il fait à peine dix degrés sur ce versant de la vallée encore à l’ombre. Entre deux coups de pioche, les langues se délient. Mamadou*, trente-quatre ans, originaire du Sénégal, raconte qu’il a dû attendre trois jours pour recevoir une veste de travail. Pour être soigné aussi, il faut être patient. Farid*, un Marocain de trente-neuf ans, a été victime d’un accident du travail. Un camion lui a roulé sur le pied. Le soir venu, il se plaignait de douleurs et a reçu un analgésique et un conseil avisé: «Couche-toi tôt.» Ce n’est que le lendemain en fin de journée, après avoir fait mine de se rendre par lui-même chez un médecin, qu’il a obtenu le droit d’être conduit à l’hôpital pour une radio.

Week-end sans domicile

Un jour de travail rapporte trente francs. «Personne n’accepterait de faire ce boulot pour si peu, s’emporte Mamadou, sauf nous qui n’avons pas le choix. C’est de l’esclavage!» Cet argent, ils ne le toucheront qu’au terme de leur programme. Dans l’intervalle, ils doivent se débrouiller avec les vingt et un francs hebdomadaires de leur solde. Le week-end, ils reçoivent des cartes journalières. Pour changer d’air, ils se rendent en ville, à Saint-Gall, Zurich ou Genève. Un paquet de cigarettes, un verre ou deux et le pécule s’est envolé. Aziz* explique qu’il a dormi à la gare de Zurich samedi dernier. Les autres centres n’acceptent pas les requérants qui sont déjà rattachés à un foyer. Il faut voir l’ambiance qui règne à Disentis le dimanche en fin d’après-midi, quand tous les hommes rentrent après un week-end d’insomnie, poursuit-il.

Pendant la pause de midi, l’espace d’un instant, le groupe de travailleurs se transforme en pique-niqueurs. Qu’est-ce qui les attend après le Lucmagnier ? Tous les mercredis, une femme de l’ODM monte au foyer et propose six cents francs et un billet de train à ceux qui voudraient partir de leur propre gré. Pour ceux qui restent –pour ainsi dire tous –, la seule chose qu’ils savent c’est qu’un jour, l’ordre de transfert tombera. «Nous retournerons dans un autre centre ou nous serons reconduits à la frontière», glisse Aziz. Le seul document qu’ils possèdent, un «bon de sortie» valable le temps de leur séjour dans les montagnes, ne précise rien de leur statut. Une majorité d’entre eux sont des cas Dublin en attente, selon Peter Binz. Certains projettent de repartir en Italie, si la Suisse ne leur accorde pas l’asile. «Il n’y a rien, pas de travail, pas de logement, mais au moins on n’est pas constamment traqué.»

*Noms connus de la rédaction