Aux aguets à l’approche de la Coupe du monde de football, la police brésilienne est souvent peu formée, mais suréquipée et entraînée à une répression violente. © AGECOM-Bahia
Aux aguets à l’approche de la Coupe du monde de football, la police brésilienne est souvent peu formée, mais suréquipée et entraînée à une répression violente. © AGECOM-Bahia

Brésil L’heure du mécontentement

Article paru dans le magazine AMNESTY, n°77, publié par la Section suisse d’Amnesty International, mai 2014.
La violence policière est un problème connu de longue date au Brésil. A l’approche de la Coupe du monde de football, les autorités intensifient les mesures répressives, même hors des favelas. La bonne nouvelle: une réforme policière devrait enfin être possible. Par Dawid Danilo Bartelt
DAWID DANILO BARTELT est directeur de la Fondation Heinrich-Böll à Rio de Janeiro.

Le peuple brésilien n’a plus à faire ses preuves lorsqu’il s’agit de faire la fête. La Coupe du monde de football sera une bonne occasion de le démontrer. Il n’empêche que le gouvernement de Dilma Rousseff craint un autogoal. Il y a de fortes chances que les images qui ont fait le tour du monde depuis juin 2013 se répètent: des manifestants révoltés, des gaz lacrymogènes, des barricades en feu et une police aussi démunie que brutale.

Aux Brésiliens qui manifestent contre la tenue de la Coupe du monde dans leur pays, les forces de sécurité répondent par des coups et des balles en caoutchouc. Ils manifestent non pas parce qu’ils n’aiment pas le football ou parce qu’ils ne soutiennent pas la Seleção. Ça, la majorité des gens le font très bien. Mais parce que la success-story brésilienne constamment répétée par le gouvernement et les médias correspond de moins en moins au quotidien des grandes villes et à celui de la majorité de la population.

Escalade de violence

Après juillet 2013, les manifestations ont perdu leur caractère massif, mais elles ont gagné en envergure, en diversité et en teneur. Des voisins se sont donné rendez-vous sur les places et ont discuté de problèmes comme les nuisances sonores et la gestion des déchets. D’autres ont occupé leur parlement régional. Les chauffeurs de taxi ont fait grève, de même que les enseignants.

Beaucoup ont dû apprendre ce que signifie faire face à une police à peine formée, mais entraînée à une répression violente et potentiellement mortelle: utilisation massive de gaz lacrymogène ou de grenades assourdissantes, même au cœur de quartiers résidentiels avec restaurants et commerces, tirs diffus de balles en caoutchouc et matraquage. Des voix critiques de la police, longtemps attendues, ont commencé à se faire entendre, probablement parce que les représentants des médias se sont aussi fait régulièrement maltraiter par les forces de l’ordre. Mais plus les groupes radicaux présents dans les manifestations ont occupé le devant de la scène médiatique, moins le comportement de la police a été remis en cause.

Les manifestants sont devenus des «vandales» – «un peu comme si l’ensemble des habitants des favelas étaient considérés comme des trafiquants de drogue», analyse Denis Neves, l’un des organisateurs des manifestations de la grande favela de Rocinha.

Selon un recensement du Centre indépendant des médias de Rio, au moins treize personnes sont décédées pendant les manifestations, des suites de l’usage de gaz lacrymogène ou en fuyant les violences policières. De nombreuses autres ont été blessées, surtout par des balles en caoutchouc. Quatre jours après les manifestations de masse, l’unité spéciale de police BOPE (Batalhão de Operações Policiais Especiais, Bataillon des opérations spéciales de police) a abattu en une nuit dix personnes dans le complexe de favelas de la Maré, en représailles à une série de vols à main armée. Le massacre n’a guère retenu l’attention en dehors de la favela. Là-bas, il est normal que la police ne tire pas avec du caoutchouc, mais avec du plomb. Les cas de gens qui se font eux-mêmes justice deviennent plus fréquents, surtout lors de crimes liés à la pauvreté. Il y a peu, un jeune Noir qui avait volé un téléphone portable a été attaché à un lampadaire avec une chaîne de vélo autour du cou, nu, en pleine rue.

Pacifier les favelas

Du point de vue des droits humains, la violence policière démesurée est un problème fondamental de la politique sécuritaire brésilienne. A Rio, les unités de pacification de la police (UPPs) ont fait parler d’elles depuis 2009, et ceci de manière positive. Leur stratégie consiste à occuper les favelas durablement, au lieu de procéder à des razzias avec des unités lourdement armées, lors desquelles beaucoup de personnes non impliquées sont tuées par ricochet.

Depuis la fin de la stratégie guerrière et de la punition collective contre les favelas, la qualité de vie de leurs habitants s’est nettement améliorée. Cette amélioration a contribué à diminuer considérablement le nombre des personnes tuées par la police. Le nombre d’exécutions extrajudiciaires est lui aussi en baisse. En 2007, la police a exécuté 1330 personnes à Rio, selon les chiffres officiels. Jusqu’en 2012, le nombre d’exécutions a chuté de deux tiers pour atteindre 414 cas, avant de remonter à nouveau, tout comme le nombre des personnes disparues. Les experts en droits humains suspectent toutefois qu’une part des morts ont été déplacés dans les statistiques des personnes disparues.

Malgré des évolutions positives, la sécurité des citoyens des favelas n’est toujours pas possible compte tenu de la façon dont fonctionne la police actuellement. Les experts s’accordent à dire qu’une réforme globale des forces de sécurité est nécessaire. La démilitarisation et l’unification de la police sont les premières mesures à prendre. La police militaire est non seulement organisée militairement, avec une hiérarchie rigide, une obéissance aveugle et une stratégie disciplinaire interne absolue. Mais elle agit également militairement: la police mène la guerre et tue – en toute impunité – des ennemis. Une proposition de modification de la Constitution devrait enfin rendre cette réforme possible.

 


 

Bilan économique et humain du Mondial

Qu’apporte réellement une Coupe du monde de football? La réponse à cette question dépend largement de la réponse à la question suivante: «Pour qui?» Pour les victimes d’expulsions forcées, elle signifie la perte de leur foyer avec, la plupart du temps, la disparition de leurs ressources économiques. Leurs maisons et leurs cahutes disparaissent au profit de nouvelles rues, de nouveaux stades, de nouveaux appartements ou de centres commerciaux destinés à des personnes qui gagnent davantage. Dans une minorité de cas, les responsables s’en tiennent aux normes internationales pour les expulsions forcées: une information en temps voulu, l’inclusion des personnes concernées dans les programmes de relogement, des dédommagements appropriés ou l’attribution d’un logement de même valeur, si possible à proximité de l’ancien foyer. Ces normes sont également inscrites dans les lois brésiliennes. Or, selon la Fédération des comités populaires brésiliens de la Coupe du monde, environ cent septante mille personnes ne bénéficieront pas de ces normes.

Pour la société dans son ensemble, le bilan est aussi discutable. Le gouvernement promet des effets – directs et indirects – considérables sur la croissance économique et sur l’emploi. Des effets qui sont largement mis en doute par les économistes. Le Mondial au Brésil coûte officiellement dix milliards de francs, dont plus de huitante pour cent sont pris en charge par les deniers publics. Les stades à eux seuls engloutissent selon toutes les prévisions environ trois milliards de francs. La probabilité qu’ils soient encore utilisés après le Mondial est, pour la moitié d’entre eux, très faible sinon exclue. Les gagnants du Mondial sont déjà désignés: la FIFA (on estime que la fédération de football empochera près de cinq milliards de francs) et les grandes entreprises de construction. DDB