Quelques explications sont nécessaires pour comprendre les questions du test à blanc. © Jean-Marie Banderet
Quelques explications sont nécessaires pour comprendre les questions du test à blanc. © Jean-Marie Banderet

Formation Naturalisation à blanc

Article paru dans le magazine AMNESTY, n°77, publié par la Section suisse d’Amnesty International, mai 2014.
A Genève, le centre pour femmes migrantes Camarada vient en aide à cette tranche de la population fragilisée. Le cours d’alpha-intégration est destiné à celles qui ont le plus de difficultés. Elles y apprennent à lire et à écrire et acquièrent des connaissances pratiques utiles dans leur quotidien. Reportage. Par Jean-Marie Banderet

Elles sont six à être arrivées à l’heure. Deux se sont excusées et deux autres rejoindront la classe plus tard. Les femmes qui suivent les cours d’alphabétisation donnés par Tania Bosshart et sa stagiaire sont habituellement au nombre de douze, mais en cette veille de vacances de Pâques, toutes n’ont pas pu faire le déplacement. Le cours du jour est un peu spécial: la formatrice a préparé un questionnaire à choix multiples, basé sur celui que le Bureau genevois de l’intégration soumet aux personnes en cours de naturalisation. Quinze questions sur la Suisse et Genève. «Un exercice, pas question de parler de test», glisse-t-elle. Elle ne veut pas soumettre les femmes du cours à plus de pression, le questionnaire est suffisamment intimidant. La présence d’un homme dans ce centre réservé aux femmes ne fait qu’accentuer la nervosité des usagères.

Deux groupes se forment. Celles qui n’arrivent pas à lire les questions vont dans la salle d’à côté. Tania fera l’exercice oralement. Les autres restent avec la stagiaire. La plupart ont entre cinquante et soixante ans. Arrivées du Portugal, d’Afghanistan, du Kosovo, de Somalie, d’Erythrée, du Ghana, elles sont en Suisse depuis dix, quinze, vingt ans. Souvent seules à devoir s’occuper de leurs enfants, certaines malmenées par leur histoire personnelle, elles ont toutes en commun d’avoir été très peu – sinon pas du tout – scolarisées. Déchiffrer les questions n’est pas facile. Parfois, un coup d’œil discret sur la feuille de la voisine aide à comprendre. Des sourires traversent la salle.

Barrière de la langue

Une question pose problème. «Sur le drapeau suisse, y a-t-il une croix rouge sur fond blanc, une croix blanche sur fond rouge ou un demi aigle et une clé?» La croix s’impose mais comment mieux décrire l’emblème? Toutes les élèves reconnaissent le drapeau dessiné au tableau, mais la nuance des deux réponses leur échappe. La maîtrise de la langue est la principale barrière. Le Bureau de l’intégration l’a compris. Des discussions sont actuellement en cours pour permettre l’accès à la naturalisation aux personnes analphabètes, indique la formatrice. A l’avenir, les institutions privées pourraient faire passer les examens de naturalisation. Pour le seul canton de Genève, on estime à environ quatre cents le nombre de personnes qui n’ont pas le niveau de français nécessaire pour passer le test sans assistance.

L’ambiance se détend au fur et à mesure que les dames rendent leurs copies. En moyenne, il aura fallu plus de quarante minutes à chacune pour répondre aux quinze questions. La moyenne de la classe est assez bonne: entre huit et treize réponses justes.

Des élèves satisfaites

Pendant la pause, la classe voisine se transforme en salon. Toutes les élèves de Camarada – elles sont une soixantaine aujourd’hui – se retrouvent autour d’une tasse de thé dans cette salle exiguë. Les couloirs résonnent de discussions et de rires.

Hanife est restée dans la classe. La Kosovare, arrivée en Suisse il y a vingt-deux ans, a fait une demande de naturalisation en 2012. Elle a échoué au test écrit. Elle s’est inscrite aux cours d’alpha-intégration à Camarada il y a un an, «pour mieux parler, comprendre, écrire». Au Kosovo, elle n’est allée à l’école que deux ans. Hanife montre son cahier d’exercices. Elle a beaucoup progressé depuis septembre. Elle est d’ailleurs parmi celles qui ont le mieux réussi l’exercice.

Sara est Somalienne. Elle est arrivée à Genève il y a quinze ans et suit des cours de français et d’aide à l’intégration à Camarada pour la seconde année consécutive. Elle n’est pas mariée et doit s’occuper de sa sœur aveugle. Les cours qu’elle a suivis lui ont permis de se familiariser avec l’administration. Sara sait régler ses factures, tenir à jour son dossier à l’Office cantonal de la population ou demander une attestation de l’Office des poursuites et faillites pour obtenir un logement… Depuis peu, sa sœur l’accompagne dans le centre pour femmes migrantes pour suivre des cours de braille.

Connaissances acquises

Le cours reprend. Après le stress de l’exercice individuel, la correction collective est beaucoup plus détendue. A chaque nouvelle question, des débats entre les femmes ont lieu. Tania a parfois du mal à les interrompre. Pas plus qu’elle ne parvient à savoir d’où celles qui ont répondu juste connaissaient la réponse: «la chance», bien souvent. Surprise lorsque la formatrice révèle que ces questions figurent dans le test pour la naturalisation.

Trois élèves ont entrepris les démarches en vue de demander le passeport suisse. Se sentent-elles prêtes à passer l’examen? Trop difficile, elles n’y seraient pas parvenues sans aide. L’heure tourne. Il sera bientôt temps d’aller chercher les enfants à l’école. Tania donne encore quelques indications sur la façon de se procurer des cartes journalières des CFF auprès de sa commune pour la sortie qui aura lieu en mai. Dans le cadre du cours d’alpha-intégration, le groupe de femmes fait souvent des sorties. Pour voir à quoi ressemble le bureau de poste, la banque, l’Hôtel des finances… Une façon d’ajouter du tangible à la matière qui leur est dispensée en cours. Une à deux fois par année, elles font une sortie d’une journée hors de la ville. En décembre, elles se sont rendues à Berne pour visiter la capitale de la Suisse. La prochaine sortie devrait les amener au château de Chillon, mais le programme n’est pas encore définitif.

Tout comme les frais d’écolage – quelques femmes ont amené la preuve du paiement pour les cours du mois –, chacune est responsable d’acheter elle-même son titre de transport. Une bonne façon de mettre en pratique les conseils qu’elles ont reçus lors d’un cours précédent.


L’association Camarada: faits et chiffres

Reconnue d’utilité publique par l’Etat de Genève, l’association Camarada possède trois centres dans le canton. Elle a été fondée en 1982 et répond aux normes EDUQUA, un certificat de qualité pour les organismes de formation. Environ neuf cents femmes sont inscrites et suivent plus ou moins régulièrement les cours. Camarada est financée à parts égales par la Confédération, le canton, les communes et des privés, auxquels il faut ajouter la part de l’autofinancement : les élèves paient vingt francs par mois de frais d’écolage. L’Office fédéral des migrations alloue des fonds individuels distincts en fonction de la catégorie de permis détenu par les participantes. Deux tiers des formatrices de l’association sont bénévoles.

Outre la formation de base, le centre de la Servette, le plus grand, abrite six classes, l’administration de l’association et une crèche dans laquelle les femmes qui suivent des cours peuvent faire garder leurs enfants. Il est pensé comme un espace de socialisation, d’information et d’orientation, explique sa directrice, Janine Moser. Un second centre à Carouge offre une permanence pour les jeunes et des stages d’insertion professionnelle. JMB