Des ONG militent dans les villages des régions rurales de l’est du Burkina Faso pour améliorer les conditions des femmes. © Theodora Pierre
Des ONG militent dans les villages des régions rurales de l’est du Burkina Faso pour améliorer les conditions des femmes. © Theodora Pierre

Burkina Faso Le long chemin des femmes

Article paru dans le magazine AMNESTY, n°78, publié par la Section suisse d’Amnesty International, août 2014.
Le Burkina Faso a une constitution progressiste, qui interdit les mutilations génitales féminines et les mariages forcés et protège les droits des femmes et des filles. Au moins sur le papier. La réalité est différente dans ce pays d’Afrique de l’Ouest. par Theodora Peter, journaliste indépendante

Bernadette Zida se tient dans l’ombre d’un arbre dans la cour d’une maison à Ouagadougou. Elle rit. En cet après-midi d’une chaleur accablante, le rire retentissant de cette femme de cinquante-trois ans contraste avec ce qu’elle s’apprête à révéler sur la situation des femmes et des filles au Burkina Faso. Zida est travailleuse sociale. Elle préside le Comité national d’action de la Marche mondiale des femmes. L’organisation féministe milite dans le monde entier pour les droits des femmes et des jeunes filles. Dans ce pays d’Afrique de l’Ouest, le quatrième avant la fin sur l’indice de développement humain, où une personne sur deux vit en dessous du seuil de pauvreté, cet engagement est étroitement lié à la lutte contre la pauvreté. «La pauvreté est une femme», déclare Bernadette Zida. Beaucoup de femmes peuvent à peine se permettre un repas par jour. En outre, les femmes et les filles sont particulièrement touchées par l’analphabétisme et courent de plus grands risques pour la santé en raison de mauvaises conditions d’hygiène.

La violence au quotidien

La Marche mondiale lutte surtout contre la violence quotidienne à l’égard des femmes et des jeunes filles au Burkina Faso. «Les agressions se produisent n’importe où n’importe quand, mais elles sont difficiles à prouver», explique Bernadette Zida. De nombreuses femmes choisissent de garder le silence, en particulier lors de viols au sein du mariage. Et les femmes n’osent pas signaler une agression à la police: «Elles sont immédiatement renvoyées à la maison.» Récemment, les femmes de la Marche mondiale ont saisi les autorités au sujet d’un cas particulièrement flagrant. Un enseignant aurait abusé de neuf étudiantes de sa classe. Les autorités se sont contentées de muter cet homme à un autre poste.

Mais il n’y a pas eu de poursuites, quand bien même le viol est reconnu comme un crime par le Code pénal. Du fait que les auteurs de pareilles agressions ne sont jamais vraiment inquiétés, l’action des femmes de la Marche mondiale repose essentiellement sur la sensibilisation. Pour ce faire, elles ont recours au théâtre de rue, à l’éducation, à des panneaux publicitaires et à des émissions de radio.

Sur le papier, le Burkina Faso est parmi les plus avancés d’Afrique en matière d’égalité et de droits des femmes. Tant les mutilations génitales que le mariage des mineur·e·s sont interdits depuis des années. Les partis politiques sont légalement tenus de faire figurer au moins trente pour cent de femmes sur leurs listes électorales. «La réalité est différente», déclare Judith Somda, une sociologue de trente-quatre ans qui travaille comme coordinatrice locale du programme pour l’ONG suisse E-CHANGER. «Malgré leur interdiction, les circoncisions et les mariages forcés sont encore pratiqués.» De plus, beaucoup de filles ne vont pas à l’école parce qu’elles sont utilisées pour des travaux domestiques et dans les champs. Ces femmes peu instruites sont utilisées comme du «bétail électoral» lors de votations ou d’élections. Elles servent seulement à remplir les listes. «Il ne suffit pas de légiférer. Il faut sensibiliser », souligne Somda. Les parents devraient être en mesure de comprendre quels avantages leurs filles pourraient tirer de l’école.

Mais pour cela, il faut des modèles: sages-femmes, médecins, juges. La notion qui veut que «la femme ne puisse jamais prendre la place d’un homme» est encore profondément enracinée dans la culture du pays. Néanmoins, Judith Somda est convaincue que sa génération, plus instruite, peut faire avancer le Burkina Faso.

Le rôle des hommes

Michel Ouoba appartient lui aussi à cette nouvelle génération. Cet avocat de trente ans est le directeur du programme Todi Yaba (littéralement «aide mutuelle»). L’organisation est basée à Fada N’Gourma, dans l’Est du pays, la région du Burkina Faso la plus étendue, où la plupart de la population vit essentiellement de l’élevage.

«Les femmes sont une partie particulièrement marginalisée de la population», déclare Michel Ouoba. Todi Yaba milite dans les villages pour une amélioration des conditions de vie des femmes –notamment pour l’accès aux soins et à la planification familiale. Cela comprend la distribution de préservatifs, y compris des préservatifs féminins. Les vendeuses de rue en utilisent de façon préventive. Non par désir, mais par pure nécessité: elles sont particulièrement exposées et souvent victimes de viols.

Un changement culturel n’est pas possible sans le soutien des hommes. En mai, un événement impressionnant a eu lieu sur la place principale de Fada N’Gourma. Les chefs de trente-quatre villages se sont réunis sous les auspices du «chef Coutumier», un chef d’apparat élu pour la cérémonie, afin d’abjurer solennellement la pratique encore très répandue du mariage forcé. Le rituel marquait la fin d’une campagne menée dans la région par l’ONG Mwangaza avec le soutien de Todi Yaba.

«De tels ‘plaidoyers’ publics ont un impact majeur sur la population rurale», affirme Michel Ouoaba. Une façon de montrer que les gardiens des traditions du peuple peuvent changer de point de vue au sujet de la place des femmes dans la société.

 


 

Ouagadougou s’engage pour le planning familial

Avec près de six enfants par femme, le Burkina Faso – avec d’autres pays d’Afrique de l’Ouest – possède un des plus hauts taux de natalité au monde. Il est associé à une mortalité maternelle et infantile très élevée. En 2011, les neuf pays francophones d’Afrique de l’Ouest ont donc lancé «l’appel de Ouagadougou». Celui-ci demande un accès facilité à la contraception, une distribution des moyens contraceptifs élargie à du personnel non médical et une décentralisation de ces prestations. Car les obstacles pour les jeunes femmes et les hommes qui veulent éviter une grossesse sont encore trop nombreux. Les jeunes célibataires de moins de dix-huit ans n’ont pas accès à la contraception pour des raisons juridiques. L’information sur ce sujet est entravée par les règles sociales et religieuses. La sexualité et la contraception sont des sujets tabous. Les parents craignent que l’éducation sexuelle dans les écoles incite leurs enfants à se lancer dans des aventures sexuelles. Par ailleurs, les filles sont victimes de discrimination en ce qui concerne l’accès à la contraception; elles ne bénéficient pas d’exonérations des taxes en vigueur.