Suisse / Yéniches «Je n’ai pas de droits»

Article paru dans le magazine AMNESTY, n°78, publié par la Section suisse d’Amnesty International, août 2014.
En avril, fait rare, des Yéniches nomades, une minorité nationale suisse, manifestaient à Berne. La raison? Leur droit à des emplacements pour stationner leurs caravanes, pourtant reconnu par le Tribunal fédéral, n’est pas respecté. Les revendications des Yéniches esquissent un mouvement pour la défense de leur mode de vie. par Anaïd Lindemann

Lorsque le groupe souhaite se rendre à Berne afin d’adresser ses revendications aux autorités cantonales et fédérales, l’accès à la ville lui est refusé. Intercepté, il est conduit par les autorités à la place Kleine Allmend, en périphérie de la ville. Le 24 avril 2014, à six heures du matin, des agents de police font irruption parmi les caravanes de Yéniches. Ils menacent de les expulser de force car la ville de Berne a besoin du terrain pour une exposition agricole annuelle. En attendant l’issue des négociations entre le médiateur et le conseiller d’Etat responsable du dossier, la police intervient à la demande de la ville, les encercle, les numérote et les arrête. Certains parents ne savent pas où sont leurs enfants.

Ludovic Grezner, membre actif du Mouvement des voyageurs suisses, se dit choqué. Il estime que «les autorités doivent donner l’exemple. Le peuple va nous traiter comme l’Etat nous traite». Au-delà de cet événement ponctuel, les agissements – ou plutôt l’inaction – de l’Etat laissent en effet à désirer. Et c’est bien là que se situe la raison de cette mobilisation. En ratifiant la Convention cadre du Conseil de l’Europe pour la protection des minorités nationales en 1998, la Suisse s’est engagée à favoriser la mise en place de conditions permettant à ses minorités nationales de perpétuer leurs traditions et modes de vie. Il y a onze ans, le Tribunal fédéral a de plus reconnu le droit des gens du voyage à disposer d’aires de séjour et de transit. Mais rien n’est fait. Selon la fondation Assurer l’avenir des voyageurs suisses, créée par la Confédération en 1997, seuls quarante-quatre emplacements sont actuellement mis à disposition, contre quatre-vingts qui seraient nécessaires.

Mais selon de nombreux Yéniches, ce ne sont pas quarante-quatre mais quatorze emplacements officiels qui existent réellement. La majorité d’entre eux se sont distanciés de cette fondation ainsi que de l’organisation faîtière, la Radgenossenschaft der Landstrasse, estimant qu’elles ne servent pas leurs intérêts. Le Mouvement des voyageurs suisses a été fondé en novembre 2013 pour pallier l’inaction de la Radgenossenschaft et compte à présent plus de membres que la faîtière.

Déjà traumatisée par l’époque des «Enfants de la Grand-Route» – projet de sédentarisation forcée qui enlevait les enfants yéniches à leurs familles mené par Pro Juventute entre 1926 et 1973 – la population yéniche subit désormais une pression implicite à adopter les normes sociales imposées par une majorité sédentaire. «A une époque, ils ont essayé explicitement de nous assimiler, mais là, ils essaient plus finement, en nous interdisant tout», dénonce Ludovic Gerzner. Dans ce sens, Denise Graf, spécialiste des questions de discrimination à la Section suisse d’Amnesty International, juge qu’il est «grand temps d’accepter et de respecter leur mode de vie».


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Sandra Gerzner porte un nom typiquement yéniche. Le nomadisme, elle le pratique depuis sa naissance, à Olten. Très attachée à ses origines fribourgeoises, elle dit s’y sentir particulièrement bien. Elle s’y est mariée et y a été scolarisée. Pour un temps en tout cas : elle n’a pu achever sa scolarité obligatoire, en raison du manque de soutien de l’enseignante. Elle espère que la situation ne se reproduira pas avec ses deux enfants. Cette mère au foyer explique qu’une fois passé le secondaire, certain·e·s enseignant·e·s ne sont pas toujours prêt·e·s à transmettre les leçons durant les mois de voyage. Mais ce ne sont pas les seules difficultés auxquelles elle doit faire face en sa qualité de Yéniche. Sandra déplore qu’elle et les sien·n·e·s soient traité·e·s comme des citoyen·n·e·s de seconde zone. Les événements du 24 avril en sont un exemple. Sa voix se brise lorsqu’elle confie: «C’était vraiment un moment affreux. A ce momentlà je me suis dit : je n’ai pas de droits.» Elle s’insurge également contre certaines communes: des circulaires recommandent aux habitants de ne pas donner de travail ou d’emplacement aux Yéniches. «Nous sommes des Suisses comme les autres! Imaginez qu’on remplace le mot ‘Yéniches’ par ‘Juifs’ ou ‘Africains’.»

Durant les mois d’hiver, elle et sa famille sont forcés de vivre en appartements. «Mais on se sent enfermés, on ne se sent pas à la maison.» Elle parle d’une sédentarisation forcée et sournoise, tout en exprimant sa crainte que ses enfants ne puissent plus voyager dans dix ans.

Pour faire évoluer les choses, Sandra et son mari sont devenus des membres actifs du Mouvement des voyageurs suisses. Elle affirme également tenter de sensibiliser la population par le dialogue et se réjouit de certains changements qu’elle observe dans le regard et l’attitude des gens.

 

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Frédéric Birchler est marié et père de deux petites filles. L’aînée a dix ans. Elle n’a jamais redoublé, précise-t-il avec fierté. La cadette a huit ans. Il a appris le métier de ferblantier et les travaux de peinture avec son père dès l’âge de quatorze ans. Aujourd’hui, il possède une clientèle fidèle. «On a la même vie que les autres Suisses, on travaille, seulement notre maison a des roues», souligne-t-il. En effet, Frédéric est un Yéniche nomade et se déplace sur les routes suisses durant les mois d’été. Il tient à inculquer les traditions et la langue yéniches à ses filles. Mais il craint de ne pas en avoir la possibilité. «Il manque des places. Si nous n’avons pas d’endroits où vivre, nous ne pourrons pas perpétuer notre mode de vie», explique-t-il.

Afin de défendre les droits des sien·n·e·s, il est devenu membre du comité du Mouvement des voyageurs suisses. «Mais on ne peut pas faire que ça parce qu’on doit gagner notre vie! Ce n’est pas facile», souligne-t-il.

Frédéric est heureux de la médiatisation que la manifestation d’avril a suscitée. La différence entre les gens du voyage suisses et étrangers commence à se préciser dans l’esprit de la population. Ils ont pu faire connaître leurs revendications, à savoir disposer de suffisamment d’emplacements munis d’infrastructures adéquates, dont l’accès à l’eau. Il espère que la promesse de créer cinq emplacements dans le canton de Berne d’ici à 2017 sera tenue. Il regrette qu’en Suisse romande aucune aire officielle n’existe: «J’aimerais voyager en Suisse romande, je préférerais, mais on ne peut pas.»


Qui sont les Yéniches?

En Europe, il existe près de 500 000 Yéniches ; 35 000 vivent en Suisse. Ils sont citoyens et citoyennes à part entière et peuplent la région depuis le XIIème siècle. Ils possèdent leur propre langue, le yéniche, reconnu comme langue nationale sans territoire depuis 1996. En Suisse, environ 4000 d’entre eux sont nomades ou semi-nomades. Les personnes menant ce mode de vie itinérant appartiennent à la catégorie des «gens du voyage», reconnue comme minorité nationale depuis 1998. Les Yéniches ne sont cependant pas les seuls «gens du voyage» suisses, bien qu’ils soient majoritaires.