Il faut beaucoup de temps avant que les victimes de torture ne parviennent à mettre des mots sur ce qui leur a été infligé. © Ambroise Héritier
Il faut beaucoup de temps avant que les victimes de torture ne parviennent à mettre des mots sur ce qui leur a été infligé. © Ambroise Héritier

Torture Surmonter le traumatisme

Article paru dans le magazine AMNESTY, n°78, publié par la Section suisse d’Amnesty International, août 2014.
En Suisse aussi, il y a des personnes qui ont connu la torture. A Berne, la Croix-Rouge suisse offre un service ambulatoire pour les victimes de la torture et de la guerre. Elles y apprennent à surmonter les souvenirs traumatisants qui les poursuivent encore des décennies plus tard. par Carole Scheidegger

A Wabern, un faubourg de la ville de Berne, un rayon de soleil illumine la façade du bâtiment de la Croix-Rouge suisse. Devant la porte d’entrée, des véhicules de livraison et un container pour la collecte des vieux vêtements. Deux étages plus haut, affichées en cinq langues – dont le turc et l’arabe –, les heures d’ouverture du Service ambulatoire pour les victimes de la torture et de la guerre. La porte vitrée s’ouvre sur un couloir, qui pourrait être celui de n’importe quel étage de bureaux, hormis les peluches et les livres d’enfant qu’on aperçoit dans un coin. A Berne ou dans l’une des trois organisations sœurs de Zurich, Genève et Lausanne, il faut souvent beaucoup de courage aux patient·e·s pour oser pousser cette porte. «Il n’est pas rare que de nombreuses années se soient écoulées depuis les événements traumatisants», dit Franziska Siegenthaler. En t-shirt violet et baskets assorties, la psychologue et psychothérapeute raconte que le Service ambulatoire CRS soigne encore des réfugié·e·s des Balkans, alors que la guerre est terminée depuis deux décennies. Le temps n’a pas guéri leurs blessures.

Le silence et la honte

La prise en charge par le Service ambulatoire de Berne doit avoir été prescrite par un médecin. Les frais de déplacement sont remboursés par la commune de domicile – certain·e·s patient·e·s habitent en Suisse centrale ou dans les Grisons. L’aspect financier peut parfois poser problème, mais en général, l’équipe dirigée par Angelika Louis ne rencontre pas de résistance de la part des autorités. Les résistances apparaissent plutôt du côté des victimes de la torture. Le psychiatre André Zumwald commence par faire comprendre aux personnes qu’il suit qu’elles ne sont en rien coupables de leurs maux psychiques ou physiques. Ce sont les conséquences du traumatisme, une réaction compréhensible à ce qu’elles ont enduré. «Elles ont besoin de savoir qu’elles ne sont pas seules avec leur douleur, qu’elles ne sont pas folles.»

Certaines victimes ne parlent à personne de la thérapie, honteuses «d’avoir des problèmes». Pour bien des gens, il faut beaucoup de temps avant qu’ils ne parviennent à mettre des mots sur ce qui leur a été infligé. Les thérapeutes procèdent de manière indirecte: «La situation actuelle de la personne doit aussi être prise en compte. Les gens viennent la plupart du temps car ils ont des difficultés dans leur vie d’aujourd’hui. Ensemble, nous tentons de les adoucir», explique Franziska Siegenthaler. Mais ces chemins de traverse ne permettent pas toujours d’éviter une confrontation avec le passé douloureux. André Zumwald se souvient d’une femme qui déclarait fermement ne pas vouloir parler de la torture subie.

Lors d’une consultation, elle a pourtant très brièvement évoqué les événements. «Lors de la séance suivante, la patiente m’a dit n’avoir d’abord pas voulu revenir, car suite à la discussion, elle avait ressenti de forts maux de tête et n’avait pas pu dormir.»

Aucune trace visible

Dans la salle de consultation aux fenêtres encadrées par de lourds rideaux rouges, on entend une cloche d’église sonner dans le lointain. Cinq chaises métalliques sont disposées sur un tapis coloré auprès d’une table en verre. C’est ici que Franziska Siegenthaler et André Zumwald reçoivent les patient·e·s, le plus souvent pour des consultations individuelles et occasionnellement pour des groupes de parole, notamment un groupe de femmes. Vera Asme* est membre d’un de ces groupes. «D’une seconde à l’autre, une extrême angoisse me submerge. Tout devient irréel, je n’ai plus que du noir devant les yeux, comme à l’époque quand j’ai été torturée.» C’est ainsi que l’ancienne patiente résume son ressenti au début du traitement. Grâce à la thérapie, elle a acquis des stratégies pour surmonter l’angoisse.

Outre des victimes de la torture, le Service ambulatoire CRS prend aussi en charge les victimes de la guerre. André Zumwald explique que ces deux catégories de personnes doivent toutes deux lutter contre des souvenirs traumatiques. «Un facteur déterminant est le degré de préparation mentale: une personne politiquement engagée contre un Etat répressif a souvent moins de peine à digérer ce qui lui est arrivé que celle qui est tombée entre les mains de tortionnaires parce qu’elle se trouvait au mauvais moment au mauvais endroit.»

La psychologue remarque que les récits de torture ne laissant aucune trace corporelle sont toujours plus nombreux: positions douloureuses imposées pendant des heures ou simulations de noyade. «Pour les personnes concernées, les conséquences sont d’autant plus dramatiques qu’aucune preuve visible ne subsiste.»

La corde raide de la procédure d’asile

Conformément aux principes de la Croix-Rouge, le personnel du Service ambulatoire s’exprime avec  réserve sur les questions politiques. L’automne dernier, il a pourtant pris position au sujet de la procédure d’asile accélérée. Les requérant·e·s d’asile sont souvent traumatisé·e·s. Pour un tiers des patient·e·s, des procédures d’asile sont en cours. André Zumwald nourrit des sentiments partagés au sujet des propositions de réforme. «Il faut certes raccourcir la procédure d’asile, qui dure parfois des années. L’incertitude est particulièrement difficile à supporter pour les victimes de la torture.» Selon le psychiatre, l’accélération comporte cependant un risque: «Le rapport sur la torture subie peut avoir un impact sur la décision d’accorder l’asile. Or les personnes concernées doivent avoir suffisamment de temps et bénéficier d’un cadre protégé pour pouvoir raconter des histoires souvent humiliantes aux autorités.»

* Nom d’emprunt.

 


 

Victime de la deuxième génération

Une mère qui contrôle toutes les dix minutes si son enfant a de la fièvre. Un père paniqué qui fait irruption dans la chambre de sa fille chaque fois qu’elle pleure, de peur qu’il lui soit arrivé quelque chose d’horrible et qu’il soit trop tard pour la sauver. Puis déverse sa colère contre la petite qui l’a mis sans raison dans cet état de stress. Des femmes enceintes qui semblent complètement indifférentes à l’enfant à naître. Le Service ambulatoire CRS observe régulièrement ce genre de comportements chez les personnes traumatisées par la torture ou la guerre. Leurs troubles ne perturbent pas seulement leur existence, mais toujours aussi celle de leurs enfants. Les familles doivent faire face au déracinement, aux problèmes sociaux, aux soucis de santé – et lorsqu’un bébé arrive, certaines finissent par être dépassées.

C’est pourquoi le Service ambulatoire CRS de Berne organise un cours pour accompagner les parents de la naissance de leur enfant jusqu’à ses quinze mois. Des entretiens individuels et des activités en groupe permettent aux parents de prendre confiance dans leur relation avec leur enfant et de fortifier le lien d’attachement. Une conseillère aide le ou les parent(s) traumatisé(s) à identifier ses «déclencheurs»: les bébés et les jeunes enfants peuvent susciter des sentiments violents comme l’angoisse, l’impuissance ou le désarroi et réveiller les souvenirs traumatiques. Des stratégies peuvent être acquises pour ne plus subir ces sentiments mais leur faire face de manière active, afin que les personnes ne perdent plus le contrôle d’elles-mêmes dans de telles situations. (mre)