De nombreuses personnes choisissent de s’enfuir devant les menaces dont elles ou leurs enfants font l’objet. © R E U T E R S
De nombreuses personnes choisissent de s’enfuir devant les menaces dont elles ou leurs enfants font l’objet. © R E U T E R S

Amérique centrale Mourir ou partir

Article paru dans le magazine AMNESTY, n°79, publié par la Section suisse d’Amnesty International, décembre 2014.
La violence qui ravage le triangle nord d’Amérique centrale –Honduras, Salvador, Guatemala– ainsi que le Mexique, jette sur les routes des victimes de tous bords. Invisibles et vulnérables, elles n’ont d’autre choix que de fuir pour rester en vie. propos recueillis par Anouk Henry

Gabriela Rodríguez a été rapporteur des Nations unies pour les droits de l’homme des migrants et travaille aujourd’hui au Costa Rica pour le Centre international pour les droits des migrants –CIDEHUM. Cette exilée chilienne a mené il y a deux ans une importante étude de terrain1 sur le déplacement forcé en Amérique centrale, généré par la violence liée au crime organisé, et elle se bat depuis pour accroître la protection de ces «nouveaux réfugiés».

> AMNESTY: Qu’est-ce que le crime organisé et comment fonctionne-t-il?

< Gabriela Rodríguez: Le crime organisé transnational existe depuis de nombreuses années, mais il a drastiquement augmenté en Amérique centrale et au Mexique depuis 2009. Les personnes qui y sont liées commettent des crimes contre l’humanité et des violations massives des droits humains. C’est un système qui infiltre les tissus sociaux et institutionnels de chaque pays pour en tirer profit. La traite des êtres humains, par exemple, génère en ce moment des profits considérables, plus que le trafic d’armes. Aujourd’hui, en Amérique centrale, il se passe la même chose qu’il se passait en Colombie dans les années 90: il y a des massacres, des personnes disparues. Les cadavres sont impossibles à identifier, les enfants sont obligés d’intégrer les «maras»2 pour pratiquer des extorsions. La situation humaine est vraiment dramatique. Le Honduras et le Salvador sont les pays dont le taux d’homicides est le plus élevé du monde.

> Vous distinguez entre trafic de migrants et traite d’êtres humains.

< Dès 2000, les Nations unies ont commencé à travailler sur deux protocoles dans le cadre de la Convention contre le crime organisé, qui font en effet la distinction. L’objet du crime de la traite d’êtres humains c’est directement l’être humain : qui est vendu, mis en esclavage, exploité, dont on vend les organes. Dans le cas du trafic illicite de migrants, la finalité c’est de faire payer des gens pour passer une frontière au travers de réseaux de trafiquants, coyotes3 ou auxiliaires.

> Quelle est l’ampleur du déplacement forcé généré par le crime organisé?

< Il est clair qu’il existe un déplacement forcé, qui n’est pas économique –parce qu’on a menacé ou séquestré un enfant, ou parce qu’un enfant a été approché par les «maras»– mais on ignore totalement le nombre de ces personnes qui cherchent à se protéger en fuyant.

> Quel est le profil type des victimes?

< Ce qui est triste, c’est que cela touche tout le monde. Il y a des personnes de haut niveau socio-économique, candidates typiques à l’enlèvement, et qui paient des sommes astronomiques, simplement pour ne pas qu’on les assassine. Parfois, ce sont des fonctionnaires. Des enfants enrôlés dans les «maras». Ensuite, viennent les gens simples, de communautés pauvres ou marginalisées, puis des personnes issues des peuples indigènes.

> Elles ne peuvent pas obtenir de protection de la part de leur propre Etat?

< C’est très difficile. Ces Etats sont tellement affaiblis par le crime organisé que les plaintes ne débouchent pas. Parce que le Ministère public ne donne pas suite, parce que les procureurs sont menacés, parce que des juges et des journalistes sont tués. Les gens sont terrifiés: c’est un peu comme si moi, pendant la dictature de Pinochet, j’étais allée demander protection à l’Etat chilien.

> Il ne reste donc aux victimes d’autre choix que de se joindre aux flux de migrants économiques.

< Exactement. Par exemple, une femme seule avec un enfant –comme il y en a tellement– préfère se joindre à un groupe qui va travailler aux Etats-Unis que de demander protection Dieu sait où. Jusqu’à peu, il n’y avait même pas de représentant du HCR dans ces pays. Mais cette solution rend les migrants deux fois plus vulnérables, car souvent, les coyotes les abandonnent en route. Et c’est là qu’ils risquent fortement de devenir victimes de traite.

> Quels sont les moments qui vous marquent le plus dans votre travail avec ces migrants?

< Il y a par exemple cette femme déportée, à l’aéroport de Tegucigalpa, qui m’a embrassée et m’a dit: «Vous êtes en train de saluer une morte, car ils vont m’assassiner dès mon arrivée.» Elle avait fui car ils avaient tué son mari, devant son fils, et elle savait que son tour viendrait.

> Vous luttez pour que ces déplacés puissent obtenir formellement l’asile.

< Oui, car même s’ils répondent aux critères, il manque de volonté politique pour qu’ils soient reconnus comme réfugiés. Je crois que l’ONU, la société civile, Amnesty International, doivent faire pression pour exiger une protection pour ces personnes. Il s’agit d’une urgence humanitaire, qui ne se résoudra pas simplement en militarisant les frontières.

1 «Desplazamiento Forzado y Necesidades de Protección, generados por nuevas formas de Violencia y Criminalidad en Centroamérica», mai 2012, CIDEHUM, HCR, en espagnol et en anglais.

2 Groupe ou gang de jeunes urbains dédié à des activités criminelles, agissant souvent comme le bras armé des narcotrafiquants.

3 Nom donné aux passeurs.