L’association offre un refuge provisoire pendant dix semaines. Personne ne pose de questions aux hommes qui arrivent ici. © Jean-Marie Banderet
L’association offre un refuge provisoire pendant dix semaines. Personne ne pose de questions aux hommes qui arrivent ici. © Jean-Marie Banderet

Précarité Un peu de sécurité sur quatre roues

Article paru dans le magazine AMNESTY, n°79, publié par la Section suisse d’Amnesty International, décembre 2014.
De septembre à mai, le centre d’hébergement d’urgence en roulotte La Virgule , au Grand-Lancy, offre à des hommes sans domicile fixe un accueil gratuit et limité dans le temps. Une pause bienvenue pour des personnes confrontées à la précarité au quotidien. par Jean-Marie Banderet

Un peu plus de deux mètres sur deux. Des lits superposés et un couloir dans lequel il est impossible de se croiser. Les trois chambres que comporte la roulotte de l’association La Virgule sont étroites, mais chaleureuses et très propres. «J’ai trouvé un endroit pour poser mon sac», confie Henri*. Comme les autres occupants, il a trouvé ici ce qui lui manquait: un toit. Ils sont six, tous des hommes, à habiter dans ce centre d’hébergement d’urgence au Grand-Lancy, à une vingtaine de minutes de la gare de Genève en tram.

Le petit campement est encore presque vide en fin d’après-midi. Seuls Sulaiman* et Abdou* sont de retour de leur journée. Ils discutent dans «leur jardin», le carré d’herbe qui sépare les deux roulottes du campement. Celle des dortoirs et celle qui comprend la cuisine et une pièce à vivre. La première sent encore le neuf. Elle a été livrée l’année dernière, le bois dont elle est faite est encore clair. La seconde, en tôle ondulée brune, est une roulotte de chantier transformée. Entre les deux, des cabines de douche sont posées à même le sol.

Chaque jour entre 10 h et 16 h à l’exception du week-end, le centre ferme ses portes et ses occupants se dispersent. «Je suis allé étudier le droit suisse à la bibliothèque d’Uni Mail», déclare Abdou. Le jeune Sénégalais de 26 ans possède une licence en droit. Envoyé en Suisse pour défendre les intérêts d’un syndicat, il a décidé de ne pas rentrer au pays. Il espérait pouvoir poursuivre ses études mais s’est heurté au refus du décanat. Aujourd’hui, il a quitté la bibliothèque plus tôt que d’habitude. Un ami lui a laissé une vieille télévision qu’il va installer dans le salon. Il l’a posée dans la pièce à vivre, entre un portemanteau et des tabourets.

Pas de questions

«Les roulottes de La Virgule offrent un accueil gratuit et à ‘bas seuil d’exigence’. Les usagers n’ont pas de comptes à nous rendre», explique Jérôme Loponte, le stagiaire en maturité sociale employé par l’association. Comme tous les jours, il est venu ouvrir les roulottes et passe un moment à discuter avec les hommes qui vivent ici. A leur arrivée, ils n’ont pas besoin de présenter leurs papiers d’identité. Certains n’en ont d’ailleurs pas. Seule condition: respecter les règles. La durée du séjour est limitée à dix semaines et le refuge est cogéré par ses utilisateurs. Le ménage se fait par tournus, de même que l’approvisionnement. Chacun à tour de rôle va chercher la nourriture dans les locaux du foyer de longue durée que gère également La Virgule, à cinquante mètres de là. Il est par ailleurs interdit de boire de l’alcool, de consommer des stupéfiants et de fumer à l’intérieur des roulottes.

Comme chaque mardi, l’association Partage livre des sacs de nourriture à La Virgule. Muhammad*, un Marocain de 21 ans, se met aux fourneaux. Une odeur d’oignons envahit le salon de la roulotte. Il ne parle qu’espagnol, Sulaiman sert d’interprète. Muhammad vient s’asseoir dans le petit salon lambrissé, dans un fauteuil qui a déjà bien vécu. Il a travaillé six ans dans des hôtels à Malaga. Il est arrivé à Genève il y a dix mois. Il a dormi dans la rue trois mois et est passé par plusieurs centres d’accueil avant d’arriver à La Virgule. «J’en ai marre de chercher du travail», lâche-t-il. Ses journées, il les passe désormais à tuer le temps, à la mosquée ou dans les rues du centre-ville. Il songe à tenter sa chance en Allemagne, des amis qu’il a rencontrés en Espagne s’y sont installés.

Une adresse postale, un luxe

«J’ai passé un entretien pour un emploi temporaire deux jours avant d’arriver ici. Mon passeport espagnol m’ouvre quelques portes, mais sans adresse, rien à faire.» Sulaiman n’a pas eu le job. Contrairement à la plupart des autres centres d’hébergement d’urgence, La Virgule offre une adresse à ses occupants. Même après leur départ. Mauritanien d’origine, Sulaiman a travaillé dix-huit ans non loin de Barcelone. Il cherche à obtenir un permis de travail mais ne sait pas où s’adresser. Dehors, sur les marches qui mènent à la roulotte des dortoirs, Henri fume une cigarette. Seul son regard trahit la fatigue, sa chemise impeccable ne laisserait pas croire qu’il a travaillé huit heures aujourd’hui.

Sur les six «pensionnaires» qui fréquentent les roulottes depuis qu’elles ont rouvert en septembre, il est le seul à avoir un travail régulier. Henri est employé par Emmaüs comme compagnon auxiliaire. La vie de ce Français de 44 ans a basculé il y a six ans suite à sa séparation. «J’ai perdu mon logement, mon emploi, je me suis retrouvé à la rue.» Il a passé quatre mois en prison et n’a pas revu son fils depuis plus d’un an. Il est venu en Suisse parce qu’il n’a trouvé aucune aide en France à sa sortie. L’argent qu’il gagne aujourd’hui lui permet de relever la tête et de payer une petite pension pour son fils.

Et après ces dix semaines? S’il ne trouve pas de travail, Sulaiman tentera peut-être sa chance en France ou en Belgique. Henri compte bien rester en Suisse, il a entrepris les démarches pour adapter son permis poids lourd aux normes helvétiques. Abdou attendra peut-être la prochaine rentrée à l’Université. Selon Jérôme Loponte, «les périodes de renouvellement sont sources de tensions. Nous devons toujours refuser des gens. Et le bouche-à-oreille fonctionne très bien, surtout à l’intérieur des communautés. Pour conserver une certaine mixité, il nous est arrivé de refuser quelqu’un car la roulotte était déjà occupée par trois de ses concitoyens.» Et c’est sans compter les liens affectifs qui se tissent. «C’est toujours difficile de voir partir quelqu’un qu’on a côtoyé tous les jours pendant trois mois.» Julien Lepers vient interrompre bruyamment la conversation: la télévision fonctionne.

* Prénoms d’emprunt

 


 

Installation durable

L’association La Virgule possède aussi un bâtiment avec quatorze places de plus longue durée. Contrairement aux roulottes, ses pensionnaires y vivent toute l’année. Les chambres sont payantes –huit cents francs par mois– et les habitants doivent obligatoirement travailler, explique sa directrice et cofondatrice, Dominique Baertschi. L’association existe depuis vingt ans. Elle est financée par des subventions de la Ville de Lancy, des dons et les cotisations de ses membres. Quatre personnes y travaillent à temps partiel, dont deux stagiaires. Une fois par semaine, des bénévoles apportent un repas et s’occupent de laver les draps. Une infirmière passe une fois par mois visiter les habitants des deux lieux d’accueil. La Virgule travaille en collaboration avec plusieurs acteurs sociaux à Genève, elle est aujourd’hui bien connue des utilisateurs. Au risque d’être surchargée? «Nous avons toujours voulu une structure petite et donc plus facilement intégrée au quartier», explique Dominique Baertschi.