Les Abuelas peuvent compter sur la relève de leurs petits-enfants pour poursuivre le travail de recherche après le décès des fondatrices du mouvement. © Theodora Peter
Les Abuelas peuvent compter sur la relève de leurs petits-enfants pour poursuivre le travail de recherche après le décès des fondatrices du mouvement. © Theodora Peter

Argentine Les petits-enfants de l’espoir

Article paru dans le magazine AMNESTY, n°80, publié par la Section suisse d’Amnesty International, février 2015.
Quatre décennies après la fin de la dictature militaire en Argentine, les Abuelas de la Plaza de Mayo sont toujours à la recherche des centaines d’enfants volés par l’Etat terroriste. A ce jour, cent seize nietos (petits-enfants) ont pu être identifiés grâce à des analyses génétiques.

par Theodora Peter*

Présidente des Abuelas de la Plaza de Mayo (Grand-mères de la place de Mai), Estela de Carlotto, 84 ans, vient de vivre une période mouvementée. Après trente-six ans de recherches infructueuses, elle a enfin retrouvé son petit-fils Guido –ou plus exactement, elle a été retrouvée par lui. Connu sous le nom d’Ignacio Hurban, ce musicien de 36 ans, pressentait un mystère autour de sa naissance. Il a contacté les Abuelas, qui sont devenues au fil des ans une véritable institution dans la société argentine. Les tests génétiques auxquels s’est soumis le jeune homme ont établi que sa mère était la fille d’Estela, Laura, une opposante au régime disparue à l’âge de 23 ans alors qu’elle était enceinte.

Déportée à La Plata, dans le camp secret de La Cacha, elle a été assassinée deux mois après l’accouchement, comme de nombreuses résistantes dont les bébés, nés en captivité, ont ensuite été donnés en adoption. Guido, alias Ignacio, a été élevé par un couple sans enfants qui ne lui a jamais révélé la vérité. Le récit de cette découverte a suscité un immense émoi en Argentine et un large écho dans la presse étrangère.

Des centaines de personnes, prises de doutes quant à leurs vrais parents, ont contacté les Abuelas. En quelques mois, deux autres petits-enfants ont été identifiés. Le dernier cas en date est celui d’un sociologue de 38 ans qui ne soupçonnait pas jusqu’à l’automne dernier qu’il avait été adopté. L’allusion d’une tante l’a mis sur la piste. Les tests génétiques lui ont appris qu’il était le fils d’une «subversive» disparue dans les geôles de l’Escuela de Mecánica de la Armada à Buenos Aires. Cette ancienne école de la Marine abritait l’un des principaux camps de prisonniers et centre de torture du régime issu du putsch du 24 mars 1976.

Quête de la vérité

La mission des Abuelas est bien loin d’être accomplie, même si certaines fondatrices sont entre-temps décédées. Près de quatre cents cas d’enfants présumés enlevés doivent encore être élucidés. On ne sait pas exactement combien d’entre eux ont été élevés par des parents adoptifs. En 2014, des recherches ont révélé que trois petits-enfants portés disparus n’avaient en réalité jamais été mis au monde, leurs mères ayant été assassinées durant la grossesse. Cette certitude met fin au doute insupportable des familles.

Le voeu le plus cher d’Estela de Carlotto était de vivre assez longtemps pour pouvoir serrer son petit-fils dans ses bras. Maintenant octogénaire, elle espère l’accompagner encore quelques années. Elle sait que le temps presse pour les grand-mères qui n’ont pas eu sa chance. C’est pourquoi l’organisation intègre de plus en plus les nietos eux-mêmes au sein de sa direction. Ils pourront ainsi poursuivre le travail après le décès des fondatrices.

En tant qu’organisation de défense des droits humains, les Abuelas de la Plaza de Mayo accomplissent un travail unanimement reconnu, relève la journaliste Gisela Busaniche, qui a tourné plusieurs films sur les victimes de la terreur d’Etat. Deux de ses tantes ont disparu pendant la dictature, dont l’une était probablement enceinte. Elles font partie des quelque trente mille desaparecidos (disparus) dont on n’a à ce jour pas retrouvé la trace. Ce qui force le respect chez les Abuelas, c’est leur quête inlassable de la vérité. «Leur motivation n’est pas la vengeance, mais la justice», souligne la journaliste. «C’est ce qui les rend inattaquables.» L’organisation s’appuie sur les instruments de l’Etat de droit. Elle est très attentive à ne pas faire pression sur les petits-enfants retrouvés, qui doivent pouvoir choisir librement de nouer des liens avec leur famille biologique. Car pour eux, la vérité n’est pas toujours facile à accepter.

Banque de données ADN

Gisela Busaniche précise que l’engagement des Abuelas a beaucoup contribué au développement de la carte génétique à des fins d’identification. La banque nationale des données génétiques contient aujourd’hui des milliers d’échantillons de sang et d’ADN des familles comptant des disparus. Le «fichier des grands-parents» a été mis en place par le généticien Víctor Penchaszadeh. C’est en 1982 que ce médecin exilé aux Etats-Unis a rencontré pour la première fois les Abuelas, venues exposer leur travail pour retrouver les bébés volés devant l’assemblée de l’ONU à New York. A l’époque, la recherche génétique suscitait la méfiance, car on l’associait encore à l’hygiénisme racial des nazis. Penchaszadeh et d’autres scientifiques élaborèrent un test ADN, d’abord pour les grands-parents, puis pour tous les membres des familles. Une banque de données génétiques nationale a été créée en 1987.

Dans cette longue quête de la vérité, une part tout aussi essentielle est accomplie par les anthropologues légistes lors de la mise au jour des charniers. L’Américain Clyde Snow, aujourd’hui décédé, a fait oeuvre de pionnier dans ce domaine, soutenant les Abuelas et fournissant des preuves importantes pour la condamnation des officiers de la junte militaire. Il a lui-même examiné le cadavre de la fille d’Estela de Carlotto en 1985 et a pu certifier, sur une base forensique, que Laura avait bel et bien accouché. L’Argentine dispose aujourd’hui d’une équipe d’anthropologues légistes hautement spécialisés. Grâce à eux, des centaines de précieux fragments d’ADN ont pu être récoltés sur les corps exhumés.

* Theodora Peter est journaliste indépendante.


La justice rouvre le dossier des crimes

Depuis 2003, l’Argentine se penche à nouveau sur les crimes de la dictature militaire (1976-83). Un réexamen rendu possible par l’abrogation des lois d’amnistie par le président de l’époque, Néstor Kirchner. C’est lui qui donna l’ordre au commandement de l’armée de décrocher les portraits des généraux de la junte des murs de l’académie militaire, un acte symbolique accompli le jour du vingt-huitième anniversaire du putsch, le 24 mars 2004. De nouveaux procès ont dès lors été instruits contre les responsables du terrorisme d’Etat.

Selon les organisations de défense des droits humains, ils ont abouti à cinq cent septante-sept condamnations à ce jour. Pour la seule année 2014, le verdict de crime contre l’humanité aura été prononcé dix-neuf fois. En décembre dernier, un tribunal de Buenos Aires a jugé pour la première fois un médecin et une sagefemme impliqués dans des enlèvements de bébés: l’ancien médecin militaire de 69 ans a été condamné à treize ans de prison, la sage-femme de 85 ans écopant d’une peine de sept ans. Tous deux opéraient dans une maternité clandestine installée dans la base militaire de Campo de Mayo à Buenos Aires. Ils ont aidé à dissimuler l’identité des nouveau-nés et à les placer dans des familles fidèles au régime.

TP