Récemment, le Département de la justice a mis fin à des années de poursuites à l’encontre de plusieurs journalistes menacés d’emprisonnement pour avoir refusé de révéler leurs sources. © Reuters/Joshua Lott
Récemment, le Département de la justice a mis fin à des années de poursuites à l’encontre de plusieurs journalistes menacés d’emprisonnement pour avoir refusé de révéler leurs sources. © Reuters/Joshua Lott

Etats-Unis Les sources des journalistes en péril

Article paru dans le magazine AMNESTY, n°80, publié par la Section suisse d’Amnesty International, février 2015.
Huit lanceurs d’alerte ont été poursuivis en justice dans le cadre de l’ Espionage Act depuis l’arrivée de Barack Obama à la Maison-Blanche en 2009. Jamais autant de whistleblowers n’avaient été poursuivis sous toutes les administrations américaines précédentes combinées.

par Delphine Halgand*

L’administration du président Obama a bel et bien lancé une guerre contre les lanceurs d’alerte. Nombre d’affaires et scandales récents nous le rappellent. En 2013, le Département de la justice reconnaissait avoir mis sur écoute des lignes téléphoniques de l’agence de presse américaine Associated Press (AP), une intrusion massive et sans précédent.

En 2013 encore, le lanceur d’alerte Bradley Manning était condamné à trente-cinq ans de prison. Cette même année, Edward Snowden révélait, par l’intermédiaire de journalistes, l’ampleur des méthodes de surveillance de l’Agence nationale de la sécurité.

Les fuites sont l’essence du journalisme d’investigation, surtout aux Etats-Unis, où pratiquement toutes les informations relatives à la sécurité nationale sont classées et considérées secrètes. Cette répression face aux lanceurs d’alerte a donc comme objectif de limiter les événements à la version officielle.

«L’accès à l’information publique n’a jamais été aussi difficile», expliquait l’été dernier Sally Buzbee, la cheffe du bureau de l’agence AP à Washington D.C. «Alors que les Etats-Unis combattent les militants islamistes, le public ne peut rien savoir de cette guerre. Les groupes de presse ne peuvent prendre aucune photo ou vidéo des avions bombardiers. En réalité, l’administration ne dit même pas de quels pays décollent ces avions», poursuit Sally Buzbee avant d’ajouter: «La Maison-Blanche se battait à une époque pour que les caméramans, photographes et journalistes puissent accéder aux rendez-vous du président avec des dirigeants étrangers. Cet accès est devenu bien plus rare.»

Obama plus sévère que Bush

Le National Press Club, organisation historique de journalistes professionnels basée à Washington D.C., répertoriait en décembre dernier la liste des efforts insidieux de la bureaucratie américaine. «Le Département de la défense limite l’accès aux informations relatives aux conditions d’emprisonnement à Guantánamo.

Des documents non classifiés tirés des procès des terroristes présumés sont par ailleurs maintenus à distance des journalistes», explique le National Press Club. Ce type d’informations était pourtant régulièrement publié par l’administration de George W. Bush.

Aujourd’hui, il est pratiquement impossible pour un journaliste de parler à un fonctionnaire américain sans que cette conversation n’ait lieu sous la surveillance d’attachés de presse du gouvernement, dont la mission ouvertement assumée est de dissimuler toute information controversée ou qui pourrait présenter l’administration sous un mauvais jour.

Vers un assouplissement?

Malgré ces sérieuses et inquiétantes dérives, les Etats-Unis demeurent une démocratie dotée d’institutions fortes. Le pays a entrepris de corriger ces dérives et –espérons-le– continuera à le faire. Le Département de la justice a récemment mis fin à des années de poursuites à l’encontre du journaliste du New York Times James Risen, menacé d’emprisonnement s’il continuait à refuser de révéler ses sources.

* Delphine Halgand dirige la Section américaine de Reporters sans frontières.