Le meurtre de Michael Brown par la police du Missouri et les protestations qui ont suivi ont poussé l’administration Obama et le Département de la justice à annoncer un examen des pratiques policières. © Getty Images
Le meurtre de Michael Brown par la police du Missouri et les protestations qui ont suivi ont poussé l’administration Obama et le Département de la justice à annoncer un examen des pratiques policières. © Getty Images

Etats-Unis Brown, une victime parmi d’autres

Article paru dans le magazine AMNESTY, n°80, publié par la Section suisse d’Amnesty International, février 2015.
La mort de Michael Brown, le 9 août à Ferguson, a jeté une lumière crue sur les pratiques discriminatoires des forces de sécurité américaines. Entretien avec Zeke Johnson, directeur du programme personnes en danger chez Amnesty Etats-Unis.

propos recueillis par Nadia Boehlen

Le 9 août à Ferguson, dans le Missouri, Michael Brown, un jeune Noir qui s’apprêtait à commencer des études de musique et d’ingénieur du son, est abattu par un officier de police. Sa mort a rappelé au monde les pratiques policières racialement discriminatoires des Etats-Unis. En toile de fond, des législations permissives dans certains Etats et l’absence d’études et de données cohérentes à l’échelle du pays. Le point avec Zeke Johnson, directeur du programme personnes en danger chez Amnesty Etats-Unis.

> AMNESTY: Pourquoi Michael Brown est-il mort?

< Zeke Johnson: Michael Brown, un jeune homme afro-américain âgé de 18 ans, a été abattu par l’officier de police Darren Wilson à Ferguson dans le Missouri, le 9 août 2014. Ce jour-là, il descendait l’avenue Canfield Drive avec un ami. Ils ont été arrêtés par Darren Wilson, un Blanc. Quelques instants plus tard, Michael Brown tombait sous les balles de l’officier de police. Son corps est ensuite resté sur l’emplacement de la fusillade pendant au moins quatre heures. D’après les autopsies effectuées à la demande de la famille et par le médecin légiste du comté, six balles ont été tirées sur le jeune homme.

> Des milliers de jeunes hommes noirs auraient pu mourir de la même manière dans d’autres Etats que le Missouri?

< La fusillade dont a été victime Michael Brown a mis en lumière des pratiques récurrentes, basées sur une discrimination raciale. Elles incluent des arrestations et des fouilles injustifiées, des mauvais traitements, l’usage excessif et parfois létal de la force. Quelques jours après la mort de Michael Brown, des officiers de police de Saint-Louis abattent un autre jeune Afro-Américain, Kajieme Powell, âgé de 25 ans. Selon les affirmations de la police, il aurait été en possession d’un couteau. Mais les images vidéo disponibles de la fusillade ne permettent pas de confirmer cette version des faits. Le 11 août, c’est un jeune Afro-Américain de 25 ans, Ezell Ford, qui succombe aux tirs des officiers de police de Los Angeles, malgré ses antécédents psychiatriques et le fait qu’il était désarmé. Et le 17 juillet, Eric Garner, un autre Noir de 43 ans, meurt après avoir été étranglé par des officiers de police de Los Angeles. Il avait été approché par un officier parce qu’il vendait des cigarettes non taxées à la pièce.

> Que sait-on du nombre de personnes tuées ou blessées par des tirs de police aux Etats-Unis?

< Malheureusement, nous n’avons aucun moyen de savoir exactement combien de personnes sont tuées ou blessées par des tirs de police. Le Département de la justice des Etats-Unis est incapable de recueillir des données adéquates et complètes au niveau national. Or sans ce type de données, il est difficile d’élaborer des stratégies pour résoudre les problèmes de violence policière.

> Barack Obama avait fait de la lutte contre les discriminations un des fers de lance de sa campagne. La situation s’est-elle améliorée depuis son élection?

< La discrimination aux Etats-Unis est toujours un grand sujet de préoccupation pour Amnesty. Le président Obama et le reste du gouvernement américain peuvent –et doivent– faire beaucoup plus pour y mettre fin. Lorsque le Comité des Nations unies pour l’élimination de la discrimination raciale a examiné les Etats-Unis, Amnesty a présenté un mémoire qui décrivait de nombreux problèmes de discrimination à travers le pays, y compris dans le système pénal. La discrimination généralisée dont sont victimes des membres de minorités raciales ou ethniques de la part de responsables de l’application de la loi a été largement documentée par de nombreuses organisations. Les minorités raciales sont victimes de manière disproportionnée d’interpellations et de fouilles injustifiées, d’abus physiques et de tirs infondés. Des abus systématiques ont été identifiés dans certains des plus grands services de police du pays, qui impliquent souvent des unités travaillant dans les centres-villes, largement peuplés de minorités raciales ou ethniques. Bien que des services de police aient amélioré leurs politiques au cours des dernières années –certains ont été contraints de prendre des mesures suite à des enquêtes du Département de la justice–, d’autres ne sont toujours pas dotés de mesures adéquates pour surveiller les abus, comme la traque de schémas racistes ou le suivi de policiers impliqués dans des plaintes répétées.

> Que peut faire le gouvernement américain pour combattre la discrimination raciale?

< L’adoption par le Congrès et la signature par le président Obama de la Loi sur l’abolition du profilage racial (End Racial Profiling Act) permettrait d’agir immédiatement. Cette loi a été déposée en 2001 mais elle n’a toujours pas été adoptée. Elle obligerait tous les organismes d’application de la loi à interdire la pratique du profilage racial et à apporter des garanties dans ce sens.

> La mort de Michael Brown soulève la question de la définition de l’usage de la force dans la loi du Missouri et dans celle des autres Etats du pays...

< La loi du Missouri sur l’utilisation de la force létale est en partie inconstitutionnelle et n’est pas conforme avec les normes internationales en ce qui concerne son utilisation intentionnelle. Elle va en effet bien au-delà de la doctrine selon laquelle la force létale ne peut être utilisée que lorsque «cela est absolument inévitable pour protéger des vies». Amnesty International recommande qu’un examen des lois sur l’utilisation de la force létale soit entrepris dans tous les Etats du pays et que toutes les lois soient mises en conformité avec les normes internationales.

> L’enquête effectuée par la délégation d’Amnesty au moment des manifestations après les événements de Ferguson a montré que d’autres droits avaient été restreints. Lesquels?

< La réponse de la police aux protestations a soulevé de graves préoccupations, notamment concernant le droit de se réunir pacifiquement ou la liberté d’association et d’expression. Les forces de l’ordre ont instauré un couvre-feu, fait usage de gaz lacrymogènes, de balles en caoutchouc et de canons à son. Des manifestants ont en outre été sommés d’évacuer les lieux de rassemblement et assignés à des zones restreintes de manifestation, sous peine de se voir emprisonnés. Des journalistes et des observateurs des droits humains ont été intimidés et restreints dans leur accès aux manifestations.

> L’enquête sur la mort de Michael Brown amènera-t-elle des changements significatifs dans l’usage de la force par la police?

< Oui, c’est possible, mais les organisations de défense des droits humains et civils, ainsi que le grand public, doivent maintenir la pression sur le gouvernement pour le pousser à poursuivre ces changements. L’attention générée par le meurtre de Michael Brown et les protestations qui ont suivi ont poussé l’administration Obama et le Département de la justice à annoncer un examen des pratiques policières. Il est essentiel que le gouvernement soit amené à rendre des comptes et procède à des réformes systémiques des lois et des politiques dans ce domaine.

> Les Américains ont-ils toujours confiance dans leur police?

< Nous ne disposons pas de sondage d’opinion sur ce sujet, mais il est bien triste de devoir se poser la question.