La marque suisse est attentive aux conditions de travail dans lesquelles oeuvrent ses fournisseurs, ici en Inde. © Switcher
La marque suisse est attentive aux conditions de travail dans lesquelles oeuvrent ses fournisseurs, ici en Inde. © Switcher

Entreprises responsables Allier éthique et consommation?

Article paru dans le magazine AMNESTY, n°81, publié par la Section suisse d’Amnesty International, juin 2015.
La production industrielle et le développement durable ne sont pas obligatoirement opposés. C’est en tout cas ce que pense un chef d’entreprise qui souhaite miser sur un commerce éthique, écologique et équitable. Entretien avec un entrepreneur soucieux de la traçabilité de ses produits.

Propos recueillis par Anaïd Lindemann

Traçabilité: c’est un leitmotiv dans les propos de Robin Cornelius, fondateur de Switcher. Elle permet de favoriser le commerce écologique et équitable, si cher à ses yeux. Il a d’ailleurs fondé une nouvelle entreprise en 2005, appelée à donner à d’autres entreprises des outils pour leur permettre cette traçabilité tout au long de la chaîne de production. Qu’est-ce qu’un code de conduite et comment fonctionne-t-il? Comment consommer éthiquement? Quelles sont les évolutions dans l’industrie du textile? Robin Cornelius nous livre ses réponses.

23_dossier.jpg Le directeur de la marque de vêtements Switcher a mis en place une plateforme permettant de tracer la provenance de ses produits. © Switcher

> AMNESTY: Quelle est la particularité de l’entreprise Switcher?

< Robin Cornelius: Elle est basée sur ce qu’on appelle les soft values (valeurs douces), qui sont en amont du produit fini –les conditions sociales des ouvriers et ouvrières, le respect de l’environnement, la transparence, les impératifs de santé et de sécurité– contrairement aux hard facts (faits concrets) qui définissent les attributs visibles du produit fini: qualité, prix, performances, confort, coloris, etc. Il faut donc également être attentif à ces soft values qui sont tout aussi importantes que la qualité ou le confort du vêtement.

> Comment fonctionne un code de conduite?

< Par exemple, le code de conduite de Switcher est basé sur les huit standards majeurs de l’Organisation internationale du travail (OIT). Ce code de conduite est adapté et suivi pour le domaine textile par Fair Wear Foundation, qui est une organisation internationale sans but lucratif et multipartite basée à Amsterdam. Il est aussi obligatoirement suivi par tous les fournisseurs de Switcher. Lors de chaque audit indépendant, le code de conduite sert de base à la mesure des progrès sociaux accomplis par le fournisseur et il sanctionne les écarts. Nous corrigeons ensuite les dysfonctionnements selon une marche à suivre prédéfinie.

> N’y a-t-il pas certaines choses que le code de conduite ne peut pas régler?

< Bien sûr! Par exemple, même si on revendique d’être une entreprise éthique, il peut arriver que des imprévus génèrent des déviations. Par exemple, cinq cents t-shirts doivent être produits urgemment; les ouvriers vont devoir accomplir des heures supplémentaires. Pour moi, le plus grand challenge du développement durable, c’est de faire passer un message éthique et qu’il devienne un sujet qui interpelle le consommateur. Quand c’est trop technique ou trop moralisateur, le message ne l’intéresse plus, il tourne les talons. Il faut rendre les choses attrayantes, qu’en un clic ce soit accessible.

> C’est précisément la mission de votre nouvelle entreprise, Product DNA, lancée en 2005…

< C’est une plateforme indépendante pour la traçabilité des biens de consommation, qui permet de suivre chaque étape de leur production. Un code est imprimé sur chaque produit sous forme d’étiquette. En introduisant ce code sur le site respect-code.org, toute la chaîne de production est visible ainsi que les attributs sociaux et le bilan écologique –consommation d’eau, impact en termes de CO2, labels, etc. On peut cliquer sur chaque étape de fabrication et connaître le nom et l’adresse de l’usine ayant participé à la production. Plusieurs marques sont actuellement présentes sur cette plateforme.

> Concrètement, en quoi cela prévient-il des abus?

< Si un consommateur, un militant ou un journaliste s’intéresse aux critères sociaux et environnementaux d’un produit, il peut découvrir sur cette plateforme la chaîne de production et l’ensemble des composants du produit. S’il se rend compte d’un problème, il peut prendre contact avec le responsable du produit en question ou avec Product DNA. Grâce à cette transparence, tout le monde est informé : aussi bien l’entreprise que le consommateur. Ce niveau de transparence permet également aux marques de garder un contrôle sur ce qu’il se passe tout au long de la chaîne de production; c’est donc également un outil de maîtrise de leur propre réputation.

> Que pensez-vous de la solution proposée par l’initiative sur les multinationales, lancée en avril?

< L’initiative demande que les multinationales suisses respectent les standards environnementaux et éthiques, également à l’étranger. Ce devoir de diligence va dans le bon sens. A ce jour elle ne s’adresse qu’aux multinationales. A mes yeux, les PME sont également concernées par ce devoir de diligence.

> Quelles sont les évolutions que vous avez observées au fil de votre carrière?

< Globalement, l’évolution est positive, même s’il persiste des zones sombres. Il y a beaucoup moins de travail d’enfants, les codes de conduite se multiplient, les conditions sociales des ouvriers et des ouvrières se sont améliorées. Mais pas encore assez ! Je pense qu’on se dirige vers une mise en avant des soft values. Les nouvelles générations ne veulent plus payer excessivement pour des marques, mais accordent de l’importance aux valeurs que véhicule une marque. Petit à petit, peut-être faudra-t-il encore une ou deux générations, les consommateurs seront davantage incités à prendre en compte des critères éthiques lors d’un achat. Par contre, je crains les effets de cette guerre des prix. Ce n’est pas normal de pouvoir acheter des t-shirts à deux ou trois francs. Cherchez l’erreur! On ferait mieux de produire moins, produire mieux et consommer moins.

> Quels conseils donnez-vous aux gens qui souhaitent consommer de façon éthique?

< Le prix n’informe pas nécessairement sur le niveau éthique d’une entreprise. Parfois, un produit peut être dix fois plus cher qu’un autre, on n’en sait pas plus sur ses conditions de production. Si on ne peut pas tracer le produit, on ne peut pas savoir. D’où l’importance de la transparence. Mais il ne faut pas se leurrer, les consommateurs sont pressés: si vous avez besoin d’une paire de chaussettes, vous allez les acheter sans nécessairement vérifier leurs conditions de production. Par contre, si une marque prend systématiquement des mesures de vérification et affiche la transparence de la production pour toutes ses lignes de produits, elle peut développer la confiance des consommateurs. Une fois qu’on s’est fait une opinion sur les produits, on choisit en consommateurs avisés.