Fiddausi Abdullahi Madaki, une jeune Nigériane de 13 ans, fait partie des personnes sur lesquelles Pfizer a testé son médicament lors de l’épidémie de méningite qui a ravagé la province de Kano en 1996. © RENTERS / Mike Oboh
Fiddausi Abdullahi Madaki, une jeune Nigériane de 13 ans, fait partie des personnes sur lesquelles Pfizer a testé son médicament lors de l’épidémie de méningite qui a ravagé la province de Kano en 1996. © RENTERS / Mike Oboh

Entreprises responsables Cobayes involontaires

Article paru dans le magazine AMNESTY, n°81, publié par la Section suisse d’Amnesty International, juin 2015.
Tester de nouveaux médicaments, c’est un peu comme jouer à la roulette. Une nouvelle pilule peut guérir le malade. Ou le rendre encore plus malade. Dans les pays riches comme la Suisse, les pharmas ont donc du mal à trouver des volontaires pour leurs études. Ce sont donc des Africain·e·s, Indien·ne·s et Européen·ne·s de l’Est qui, par centaines de milliers, avalent ces molécules non homologuées –souvent sans le savoir.

Par Ramin M. Nowzad

«Je suis l’homme le plus chanceux de la planète», déclarait Hank un soir, alors qu’il recevait une nouvelle médaille pour ses travaux. Henry McKinnell Jr., qui préfère être appelé «Hank», avait déjà gravi presque tous les échelons de l’entreprise pharmaceutique américaine Pfizer en vingt-cinq ans de carrière. Et puis en 1996, la pilule miracle fait son apparition. Les chercheurs avaient testé leur dernière molécule auprès de personnes cardiaques. Sans succès: les patient·e·s continuaient de se plaindre de douleurs dans la poitrine. Mais quand les médecins ont voulu mettre un terme à l’étude, les hommes plus âgés ont refusé de rendre leurs pilules. L’un d’entre eux s’est même introduit par effraction dans le laboratoire pour refaire son stock. Les médecins avaient découvert un médicament de portée mondiale. Le Viagra propulsait les actions boursières de Pfizer dans la stratosphère.

Lorsque cinq ans plus tard, Hank s’assied sur le fauteuil de directeur, la firme est la plus grande entreprise pharmaceutique au monde. La même année 1996, les enfants dans les bidonvilles de Kano ont eu moins de chance. Dans le nord du Nigeria, des dizaines de milliers de personnes ont été atteintes de méningite. La pire épidémie de l’histoire. Les organisations d’aide se sont précipitées dans le pays. «C’était un enfer», se souvient un secouriste. Plus de onze mille morts en trois mois, selon les chiffres officiels. Pour l’entreprise de Hank, cette épidémie est une bénédiction. Pfizer venait de mettre au point un nouvel antibiotique. Il devait être testé une dernière fois avant de pouvoir être vendu en Europe et aux Etats-Unis. Il ne manquait plus que la preuve que la trovafloxacine était également adaptée pour les enfants. Pfizer a transformé la zone de crise en laboratoire. A l’arrivée des chercheurs au Nigeria, des épidémies de rougeole et de choléra s’étaient ajoutées à la méningite. Cent enfants malades ont été traités avec le nouveau remède de Pfizer. Cinq d’entre eux sont morts. Des dizaines sont devenus aveugles ou ont développé des retards mentaux. Pfizer a qualifié l’expérience de «mission humanitaire».

Tests meurtriers

«Nous pensions que les médecins étrangers étaient là pour nous aider», raconte la mère d’un enfant décédé. Pfizer avait installé sa tente à côté du dispensaire de Médecins sans frontières. C’est ainsi qu’a eu lieu le malentendu. Les tests de médicaments sont dangereux, le patient met sa vie en jeu. Dans la plupart des pays riches, comme la Suisse ou les Etats-Unis, on ne trouve pour ainsi dire pas de volontaires. C’est pourquoi, depuis les années nonante, les pharmas se tournent toujours plus vers des pays en voie de développement. Les contrôles y sont moins rigoureux, les tests meilleur marché et les patient·e·s désespéré·e·s.

L’horloge tourne dès qu’une molécule est découverte en laboratoire. Chaque jour passé à conduire des études réduit le bénéfice. Jusqu’à un million de francs par jour.

Les entreprises pharmaceutiques suisses aussi sont bien implantées dans les régions pauvres du monde. Les entreprises bâloises Roche et Novartis investissent six milliards de francs par an pour des études à l’étranger. L’industrie pharmaceutique est l’une des plus rentables en général, mais elle est sous pression car elle doit constamment innover. Quand une entreprise apporte un nouveau médicament sur le marché, elle ne peut en avoir l’exclusivité que pendant un temps limité. Le brevet qu’elle a déposé n’est pas éternel. Les entreprises doivent donc constamment développer de nouveaux médicaments pour rester dans le business. L’horloge tourne dès qu’une molécule est découverte en laboratoire. Chaque jour passé à conduire des études réduit le bénéfice. Jusqu’à un million de francs par jour.

Dans les années nonante, Pfizer était fortement sous pression. Car l’expiration de ses brevets menaçait de réduire d’un tiers le chiffre d’affaires annuel du groupe. «Je me sentais à l’époque comme le capitaine d’un voilier, qui se dirige à toute vitesse vers des nuages de tempête», se souvient Hank McKinnell, qui a gagné son premier salaire comme cadet sur un bateau dans les eaux canadiennes. Il fallait trouver de nouveaux produits vendeurs –et donc de nouvelles personnes pour les tester. Celles-ci étaient particulièrement faciles à trouver dans la zone de l’épidémie à Kano.

Les plus pauvres comme cibles

Dans les pays pauvres, ce sont surtout les particulièrement pauvres qui se laissent appâter par les entreprises qui testent leurs médicaments, comme l’a démontré en 2008 Sonia Shah, une journaliste du New Yorker, qui s’est rendue en Inde. Des paysan·ne·s qui vouent une confiance aveugle à leur médecin. Des personnes sans emploi qui ne peuvent se payer ni médicaments, ni avocat une fois les tests terminés. Des malades qui vendent presque tout ce qu’ils possèdent pour pouvoir obtenir un traitement. Des personnes comme les sans-abri de Grudziądz. En 2008, six médecins et trois infirmières polonais ont perdu leur emploi. Selon Novartis, ils auraient testé un vaccin contre la grippe aviaire sur trois cent cinquante sans-abri, sans les avoir avertis. Résultat du test? Vingt et un morts.

L’affaire a fait la une des journaux. Mais pas tant parce qu’elle est unique. En effet, une étude clinique sur deux a lieu dans des pays pauvres comme la Roumanie, la Thaïlande ou le Malawi. En Inde seulement, au moins 1725 personnes sont mortes entre 2007 et 2010. Elles sont toujours plus nombreuses chaque année, parce que le nombre de médicaments testés augmente rapidement. Les médias n’en parlent que très peu. Car lorsqu’il s’agit d’expérimentation humaine, les entreprises se retranchent derrière le secret des affaires. Personne n’aurait connu le sort des enfants de Kano si Médecins sans frontières n’avait pas rendu publiques les expériences menées par Pfizer. Un jeune avocat de Chicago avait alors eu vent de cette affaire et en avait fait une affaire personnelle. Babatunde Irukera avait quitté le Nigeria, son pays d’origine, l’année de l’épidémie. Pendant des années, il a compilé des documents, des photos, recueilli des déclarations de témoins. Lorsque Pfizer a été poursuivi en 2007, il a représenté le Nigeria et l’Etat de Kano.

Il est incontestable qu’il est important de tester les médicaments. Les comprimés, les gouttes et autres teintures ne sont pas des fruits confits. Chaque nouvelle molécule proposée à la vente doit avoir été testée au préalable. D’abord sur des animaux. Parfois sur l’homme. Parce que l’expérimentation humaine est un sujet délicat, il existe des règles claires. La plus évidente d’entre elles, chaque médecin l’entend au cours de ses études. «Le consentement du sujet humain est absolument essentiel.» Il s’agit de la première phrase du codex de Nuremberg, reconnu dans le monde entier depuis 1947. Peu de temps auparavant, un tribunal militaire américain avait fait pendre sept médecins allemands. Dans les camps de la mort nazis, ces hommes avaient fait passer leur serment à Hitler avant celui prêté à Hippocrate. Ils voulaient servir le progrès de la médecine en pratiquant des expériences sur des prisonniers et des prisonnières. En 1964 est ensuite née la «Déclaration d’Helsinki», qui prévoit que les sujets d’expériences doivent être informés de tous les risques qu’ils encourent, qu’ils ont le droit de les quitter à tout moment et que les médecins doivent particulièrement protéger les patient·e·s les plus vulnérables.

Ainsi, on évitera par exemple de tester un nouveau vaccin contre le pneumocoque sur des bébés infectés par le VIH. C’est pourtant ce qu’a fait la société GlaxoSmithKline dans un bidonville en Argentine, selon des témoignages sur place. Entre 2007 et 2011, le plus grand groupe pharmaceutique de Grande-Bretagne avait testé le Synflorix dans les trois provinces les plus pauvres du pays. Sur les quatorze mille nourrissons qui ont reçu le vaccin, quatorze sont morts. Une mère a témoigné plus tard que le personnel de l’hôpital l’avait menacée de lui enlever son enfant si elle n’acceptait pas la vaccination. Le groupe s’en est tiré avec une amende de nonante-trois mille dollars.

Des médecins en cause

Trois cent cinquante dollars américains –c’est le prix offert par GlaxoSmithKline à chaque médecin argentin par nourrisson recruté pour le test. Les essais cliniques ne rapportent pas qu’aux pharmas. La «Déclaration de Berne», qui lutte pour une économie durable, s’est penchée sur des cas similaires en Argentine, en Inde, en Russie et en Ukraine. Certains médecins russes dans des hôpitaux de province gagnent moins de deux cents francs par mois. Si une entreprise leur propose quatre mille cinq cents francs par patient recruté pour une étude, il est évident qu’elle trouvera ce qu’elle cherche dans la seconde.

Personne n’a pu prouver que la trovafloxacine était responsable des morts de Kano. Car les personnes sur lesquelles ont été conduits les tests étaient déjà gravement malades. Le fait est que Pfizer a administré à un groupe de contrôle composé de cent enfants malades un médicament approuvé: le Rocephine de Roche. Six de ces enfants sont morts. Par ailleurs, la trovafloxacine n’a jamais été approuvée pour les enfants et la molécule a entre-temps complètement disparu du marché.

Pfizer a réglé l’affaire à l’amiable en 2009. Le groupe a proposé cent septante-cinq mille dollars à chaque famille touchée. Ses avocats lui auraient probablement coûté plus cher si le procès avait été conduit jusqu’à terme. Un an plus tard, parmi les deux cent cinquante mille dépêches secrètes du Département d’Etat américain publiées par WikiLeaks, une note de service mentionnait Kano. Pendant le procès, Pfizer avait engagé des détectives privés pour surveiller le procureur général nigérian et faire pression sur lui afin qu’il abandonne les charges. Le chef de la filiale nigériane de Pfizer, Enrico Liggeri, l’aurait confié à un diplomate américain.

Hank McKinnell n’a pas été entaché par ces affaires. Il avait quitté Pfizer depuis longtemps. La vénérable Smithsonian Institution lui a encore auparavant décerné une médaille pour ses efforts humanitaires aux plans «national et international». Et le groupe à l’origine du Viagra a aussi fait gonfler ses actifs privés: 188 millions de dollars en 2006 comme prime de départ. Les tests de médicaments sont un pari. Et Hank a touché le jackpot.