Les routes à dix-huit voies qui traversent le quartier présidentiel de la nouvelle capitale Naypyidaw témoignent de l’ambition du Myanmar. © DR
Les routes à dix-huit voies qui traversent le quartier présidentiel de la nouvelle capitale Naypyidaw témoignent de l’ambition du Myanmar. © DR

Entreprises responsables Développement à tâtons

Article par Jean-Marie Banderet, paru dans le magazine AMNESTY, n°81, publié par la Section suisse d’Amnesty International, juin 2015.
Le Myanmar attire toujours plus d’investisseurs étrangers depuis la chute du régime militaire en 2011. Ceux-ci sont parfois peu scrupuleux. Les entreprises suisses suivent discrètement le mouvement dans ce pays qui a fait de son développement une priorité. Au risque de malmener sa population.

Les routes à dix-huit voies qui traversent le quartier présidentiel de la nouvelle capitale birmane Naypyidaw sont complètement vides. Mais elles témoignent de l’ambition démesurée du Myanmar. En 2011, après cinquante ans de dictature militaire, la junte au pouvoir a officiellement remis les rênes du pays à une autorité civile. Peu importe si le président est un ancien membre de la junte, les Etats-Unis et l’Union européenne se sont contentés de cette relative ouverture pour lever les sanctions économiques qui pesaient sur l’ex-Birmanie –à l’exception de l’embargo sur les armes.

La Suisse leur a emboîté le pas. En 2012, elle a ouvert une ambassade à Yangon, l’ancienne capitale rebaptisée l’année précédente. Le Myanmar regorge de matières premières: or, cuivre, gaz, pétrole et pierres précieuses pour n’en citer que quelques-unes. Et il a entrepris de développer massivement ses infrastructures. Un eldorado vers lequel se ruent de nombreuses multinationales. Les entreprises suisses restent discrètes sur leur business en terres birmanes.

Certaines firmes traînent déjà quelques casseroles. C’est le cas de la société minière canadienne Ivanhoe Mines et de la chinoise Wanbao Mining Ltd, responsables d’expulsions forcées et de la pollution que l’extraction de cuivre a causée dans la mine de Letpadaung, à Monywa, dans le centre du pays. L’activité minière de ces sociétés a détruit les moyens de subsistance et mis en danger la santé de milliers de personnes. Et lorsqu’en novembre 2012 celles-ci ont manifesté, la police birmane les a dispersées à coups de munitions au phosphore blanc, une substance explosive extrêmement toxique. «La répression violente de manifestations pacifiques –les manifestant·e·s étaient des moines et des villageois·e·s– contre un projet qui ne tient manifestement pas la route est choquant», déclare Danièle Gosteli Hauser, responsable économie et droits humains à la Section suisse d’Amnesty International. «Elle démontre que le Myanmar est encore loin de respecter les droits des populations locales. Leurs intérêts comptent peu par rapport à ceux de l’industrie.» La commission d’enquête parlementaire présidée par la lauréate du Prix Nobel de la paix et actuelle parlementaire Aung San Suu Kyi a d’ailleurs reconnu que les exploitants n’avaient pas dédommagé les habitant·e·s, ni respecté les standards environnementaux et sociaux internationaux. Mais elle n’a pas fait fermer la mine.

La tête sous l’eau

Les entreprises suisses ne sont pas à l’abri de problèmes similaires. Le nom de l’une d’entre elles apparaît parmi les maîtres d’œuvre de la construction d’un barrage dans la vallée de Paunglaung, à une cinquantaine de kilomètres à l’est de Naypyidaw . Le président Thein Sein a hérité de la dernière dictature militaire une liste de projets hydroélectriques pharaoniques. «Le gouvernement prévoit de construire pas moins de cinquante-trois barrages de grande envergure dans tout le pays», explique Alec Scott, chercheur pour la Section anglaise de l’organisation Burma Campaign, qui œuvre en faveur des droits humains et du développement au Myanmar. Le barrage de Paunglaung, en service depuis le début de l’année, fait partie de cette liste. «Les eaux retenues par cette construction ont recouvert soixante kilomètres carrés. Entre 2013 et le début de l’année, plus de huit mille personnes ont été contraintes d’abandonner leurs villages et de se réinstaller dans les collines avoisinantes», poursuit le chercheur qui a passé six ans sur place. Le Myanmar Times, lui, fait état de dix à quinze mille déplacé·e·s.

Des dizaines de villages ont été submergés suite à la construction du barrage de Paunglaung par une entreprise suisse. © Alec Scott

A l’automne 2013, des villageois·es ont accusé le gouvernement de les parquer dans des villages sans électricité, avec des routes coupées par la montée des eaux et sans terrain cultivable, rapporte le même quotidien. Pire, l’absence de coordination entre les responsables du projet et les communautés locales a conduit à une situation absurde: «En octobre 2014, quatre sites de réinstallation se sont retrouvés sous les eaux, forçant des centaines de personnes à refaire leurs bagages une nouvelle fois, et à abandonner le fruit d’une année de labeur dans les champs», explique Alec Scott.

Dédommagement à la tête du client

Un manque à gagner qui vient s’ajouter aux compensations inégales offertes aux personnes déplacées. «Le gouvernement n’a pas fixé de seuil concernant la surface de terre cultivable qui revient à chaque village, ni sur les dédommagements en espèce. Ils ont été négociés au cas par cas pour chacune des vingt-quatre communautés. Certaines attendent toujours d’être payées ou de pouvoir prendre possession de leurs terres», déclare Alec Scott. Une poignée d’entre elles a saisi le gouvernement, «un fait rare, car l’intervention de l’Etat central se résume à une occupation militaire et à des violations des droits humains. Les gens n’osent habituellement pas se plaindre».

Manifestement, le gouvernement n’a pas rempli toutes les conditions pour que le déplacement des villages de la vallée se déroule sans problème. Mais est-il seul responsable? Pour Alec Scott, «les entreprises étrangères engagées dans de grands projets de développement devraient avoir l’obligation d’être transparentes avec le gouvernement ou les communautés locales sur lesquelles les projets en question peuvent avoir un impact.» Selon le chercheur, dans le cas du barrage de Paunglaung, l’entreprise suisse AF Consult/Colenco –dont le rôle depuis 2010 est d’amener son expertise en ingénierie et de superviser les travaux– s’est rendue complice d’un projet qui a ignoré les réalités des implantations humaines ainsi que de leur environnement direct. Contactée à son siège principal de Baden, dans le canton d’Argovie, l’entreprise n’a pas souhaité répondre.

Vers un tourisme responsable?

Les grands chantiers et l’exploitation minière ne sont pas les seuls secteurs d’activité amenés à s’étendre. L’ouverture relative du Myanmar a aussi un impact sur le tourisme. Longtemps boudé par les tours opérateurs, le pays devient une destination recherchée. En Suisse, Kuoni vante les mérites de ce «pays mystérieux» à la nature «presque intacte». Pour Danièle Gosteli, le développement du tourisme comporte de nombreux risques. «Le Myanmar était connu pour ses infrastructures touristiques, hôtels et routes, construits grâce au travail forcé de communautés. Ce pays doit montrer qu’il n’y recourt plus pour réaliser ses grands projets. Il est aussi à craindre que le développement touristique pose le problème de la prostitution, y compris infantile, comme c’est le cas dans d’autres pays du Sud-est asiatique.» Pour Matthias Leisinger, vice-président du département responsabilité d’entreprise chez le voyagiste suisse, ces risques sont sous contrôle: «Kuoni a conduit des analyses d’impact sur les droits humains au Kenya et en Inde. Une étude indépendante similaire au Myanmar s’est inspirée de ces travaux. On peut dire que Kuoni fait office de précurseur lorsqu’il s’agit du devoir de diligence pour les droits humains dans le secteur des voyages et du tourisme.» Toutefois, pour Danièle Gosteli, il existe un réel «potentiel de dérapage», d’autant plus qu’il n’existe que très peu d’informations sur ce qui se passe dans le pays. «On est dans le flou le plus total.»

Le marché birman fait briller les yeux des investisseurs. «Il est important que les pays dont sont originaires les multinationales sur place imposent des garde-fous, déclare Danièle Gosteli. Le gouvernement américain a mis en place le responsible investment (investissement responsable) au Myanmar, qui impose aux entreprises de faire une étude d’impact et de fournir des rapports à partir d’un certain montant d’investissement. J’espère que d’autres pays suivront ce modèle.»


Le culte du secret

Plusieurs entreprises suisses –actives notamment dans l’agroalimentaire, la pharma ou la construction– sont implantées au Myanmar. En 2014, Roche, Novartis, ABB, Sika, AF Consult/Colenco avaient investi ou étaient présentes sur sol birman. La première usine Nestlé devrait être opérationnelle à la fin de l’année 2016, selon le Myanmar Times. D’autres entreprises suisses ont des liens directs ou indirects depuis plus longtemps. C’est le cas du voyagiste Kuoni, de la SGS (anciennement Société générale de surveillance) qui propose des certifications pour des entreprises tierces, de DKSH, active dans les «services d’aide à l’expansion de marché» ou du cimentier Holcim, via la firme thaïlandaise Siam City Cement, qui exporte au Myanmar. Mais presque aucune de ces entreprises ne souhaite s’exprimer au sujet de ses activités dans le pays.

Il n’existe d’ailleurs pas de liste exhaustive des investissements suisses au Myanmar. Le Secrétariat d’Etat à l’économie refuse de communiquer les noms des entreprises actives dans le pays. Même son de cloche à la Chambre de commerce Suisse-Asie et auprès de l’ambassade suisse au Myanmar. Et le Switzerland Global Enterprise (S-GE) est tout aussi laconique: «Pour une question de protection des données, il ne nous est pas possible malheureusement de vous faire parvenir une liste d’entreprises travaillant dans cette région du monde», explique Sylvain Jaccard, directeur du S-GE pour la Romandie.