L’armée nigériane a libéré le 3 mai plus de sept cents filles qui étaient les esclaves sexuelles de Boko Haram. | © REUTERS/Emmanuel Braun
L’armée nigériane a libéré le 3 mai plus de sept cents filles qui étaient les esclaves sexuelles de Boko Haram. | © REUTERS/Emmanuel Braun

Nigeria Boko Haram: l’essor d’une secte

Propos recueillis par Sabine Cessou. Article paru dans le magazine AMNESTY, n°82, publié par la Section suisse d’Amnesty International, août 2015.
Tunde Fatunde, ancien journaliste nigérian, a été le correspondant de la radio Africa n° 1 dans son pays. Professeur à l’Université de Lagos, il revient sur les causes de l’essor de Boko Haram, qui sème la terreur au nord du Nigeria, dans le but d’imposer un «califat» régi par la charia.
AMNESTY: Comment expliquer l’essor de la secte islamiste Boko Haram dans les années 2000 ?

Tunde Fatunde: La secte s’est d’abord manifestée en 1999 sous la forme d’un groupuscule local, basé dans la ville de Maiduguri, la capitale de l’Etat fédéré de Borno. Son chef, Mohamed Yusuf, contrôlait quelques petites mosquées, des lieux où les fondamentalistes peuvent œuvrer hors du contrôle des forces de sécurité et des services de renseignement. Petit à petit, dans un bidonville de Maiduguri, ce prédicateur a gêné le pouvoir, dans la mesure où son mouvement apportait de l’eau et de la nourriture aux populations, sur le modèle des Frères musulmans. L’Etat s’est alarmé de sa popularité, qui a pris racine sur les lacunes de la puissance publique. Il ne faut pas oublier qu’en 1999, lorsque le président Olusegun Obasanjo est revenu au pouvoir, un Nigérian sur dix réclamait déjà l’instauration de la charia comme juridiction supérieure à la loi fondamentale, qui reconnaît la liberté de culte et la laïcité de l’Etat. On a arrêté Yusuf en 2009 et les forces de sécurité, au lieu de le déférer devant la justice, l’ont simplement éliminé. Voilà pourquoi la secte a décidé de passer à l’action violente et réclamé l’instauration de la charia comme solution au climat social du Nigeria, marqué par de fortes inégalités.

D’où l’engrenage de la violence?

Les membres de Boko Haram sont passés à l’action pour mettre en place une guérilla urbaine contre les forces de sécurité, avec des attentats à moto. C’est un mouvement opaque, dont personne ne connaît vraiment l’organigramme, et qui fonctionne de façon défensive. Petit à petit, les groupes qui ne se réclamaient pas directement de Boko Haram, au Cameroun, au Tchad et au Niger, se sont joints à la secte de Maiduguri. Les forces de sécurité n’ont pas pris en compte l’infiltration de groupes étrangers. Voilà comment l’engrenage de la violence est né.

Le conflit est-il perçu comme une guerre civile?

Non, il relève plutôt d’une insurrection locale, qui avait la sympathie, à ses débuts, des populations de l’Etat de Borno. Celles-ci voyaient Boko Haram comme un mouvement de libération local face aux défaillances de l’Etat. Par la suite, les atrocités perpétrées par Boko Haram ont dégoûté la population. La secte s’est inspirée de ce qui s’est passé au Mali avec Al-Qaïda au Maghreb islamique (Aqmi), qui a conquis les portions du nord du territoire pour imposer la charia par la violence, avec enlèvement de filles et destruction de villages. Au fil du temps, des milices se sont formées dans les villages pour résister aux combattants de Boko Haram.

Quelle est la puissance de la secte aujourd’hui ? Contrôle-t-elle encore une bonne partie de l’Etat de Borno?

C’est terminé depuis le mois de mars pour trois raisons : le ressentiment des populations locales face aux exactions commises par ce groupe, l’intervention des forces armées du Niger et du Tchad, et l’action des milices anti-Boko Haram dans le nord-est du pays. Boko Haram s’est retrouvée face à quatre forces constituées. La secte a perdu la ville de Gwoza, dont elle avait fait sa capitale en juin 2014 pour installer son «califat». Elle ne contrôle plus que la forêt de Sambisa, une zone de savane dans laquelle l’armée est en train de lui donner la chasse.

L’armée a libéré le 3 mai plus de sept cents filles qui étaient les esclaves sexuelles de Boko Haram. L’évolution de la secte a été radicale : au début, elle était perçue par les populations comme un Etat naissant qui instaurait l’ordre et la sécurité, mettait à la disposition des populations des moyens pour se soigner, se nourrir et envoyer les enfants à l’école coranique. C’est devenu tout le contraire : ce mouvement d’extrémistes moyenâgeux supprime par la violence l’école, la télévision, et force les femmes à se voiler et les populations à se convertir.

Les chrétiens sont-ils spécifiquement visés?

Boko Haram visait en effet des chrétiens à ses débuts, en envoyant des kamikazes le dimanche contre des églises. Par la suite, la secte s’est livrée à des massacres, tels que celui d’un village proche de Maiduguri en février 2014, qui a fait cent six morts sur un marché de la ville, sans faire la différence entre chrétiens et musulmans.

S’inquiète-t-on à Lagos ou Ibadan, dans le sud du Nigeria, du sort des lycéennes de Chibok?

Elles font la une des journaux tous les jours ! Il faut comprendre la philosophie de Boko Haram, qui tient la femme pour un être inférieur susceptible d’être pris comme esclave. Boko Haram signifie littéralement «l’éducation occidentale est un péché». Au sud du Nigeria, l’école est vue par les jeunes filles comme un moyen de se libérer de leur famille. La secte ne dispose d’aucun soutien dans les régions sud, même parmi les musulmans.

Sait-on qui finance Boko Haram?

Les financements proviennent de deux sources : une partie de l’élite politique du nord du pays, qui ne voulait pas de Goodluck Jonathan comme président, s’est appliquée à rendre le pays ingouvernable durant son mandat. Mais il y a aussi l’Arabie saoudite et le Qatar, à travers des organisations caritatives musulmanes qui financent de petites mosquées, susceptibles de devenir des foyers de radicalisme.

Faut-il redouter un djihad de taille panafricaine?

Boko Haram n’a plus la force de frappe qu’elle avait encore en mars. Pour l’instant, on doit ce revirement à la présence des armées du Tchad et du Niger. La secte n’est plus une tête de pont pour créer une société islamique, un califat ou un mouvement de type Al-Qaïda. On sait que Boko Haram a des liens avec le groupe des chebabs en Somalie, où ses hommes ont été formés, de même qu’avec Aqmi dans le nord du Mali. Boko Haram a cherché à s’internationaliser en allant combattre au Mali en 2012, mais ses hommes sont revenus au Nigeria au moment de l’opération Serval*. La secte n’est pas soutenue par des intellectuels arabes ou africains de confession musulmane, comme c’est le cas pour les chebabs en Somalie – un groupe beaucoup plus structuré et lui aussi financé par des organisations caritatives du Moyen-Orient.

Par ailleurs, la Somalie est un pays essentiellement musulman, ce qui n’est pas le cas du Nigeria.

Boko Haram a frappé la capitale administrative de la fédération nigériane au nord du pays, Abuja. Craint-on aussi des attentats à Lagos, la capitale économique?

Il n’y a jamais eu d’attentats d’islamistes au Sud. La capacité militaire de Boko Haram n’est pas aussi sophistiquée que celle des chebabs somaliens. Des attentats ont été commis à Abuja en 2013, mais le renforcement des moyens de sécurité de l’armée nigériane a réduit la capacité de nuisance de la secte au nord-est du pays.

L’armée au Nigeria est-elle critiquée pour sa violence?

Tout dépend de l’endroit où l’on se trouve et des positions que l’on défend. L’opposition à Goodluck Jonathan a beaucoup critiqué l’armée, au point de passer pour un soutien indirect de Boko Haram. Tous ceux qui savent pertinemment que Boko Haram représente un danger pour l’Etat du Nigeria soutiennent plutôt l’armée, sans être trop regardants sur ses méthodes.

Quelles sont les positions venant de l’étranger sur Boko Haram qui irritent le plus au Nigeria?

L’approche américaine est perçue comme hypocrite. L’impression dominante est que les Américains souhaitaient secrètement la défaite de Goodluck Jonathan face à Boko Haram, et l’on y voit la raison pour laquelle les Etats-Unis n’ont pas appuyé l’armée pour lutter contre la secte. Le gouvernement de Barack Obama s’est montré favorable à l’arrivée au pouvoir du général musulman Muhammadu Buhari, élu le 28 mars dernier, parce qu’il l’estime capable de lutter contre la corruption et l’insécurité. La presse a commenté ce qui est perçu au Nigeria comme l’instrumentalisation politique de Boko Haram par les Etats-Unis, mais non par la France et la Grande-Bretagne, dont les positions sont au contraire appréciées.

L’échec de Goodluck Jonathan face à Boko Haram explique-t-il l’élection d’un président du Nord, Muhammadu Buhari?

< Oui et non. Le Nord n’a jamais aimé le régime de Goodluck Jonathan, qui est un chrétien du sud du pays. Boko Haram est devenu un prétexte pour amoindrir sa popularité et critiquer son programme. Il existe une forte solidarité entre les élites musulmanes du Nigeria, qui ont utilisé Boko Haram pour faire campagne contre Goodluck Jonathan. Reste à savoir ce que va donner la suite, qui s’annonce problématique. Buhari sera-t-il réellement capable de juguler Boko Haram ? Cela reste à voir…  

 * Opération militaire menée au Mali par l’armée française, de janvier 2013 à juillet 2014.