La plupart des détenu·e·s sont des enfants des rues qui n’ont ni attache familiale ni statut légal. | © Sascha Montag
La plupart des détenu·e·s sont des enfants des rues qui n’ont ni attache familiale ni statut légal. | © Sascha Montag

Ouganda Dans l’enfer ougandais

Par Andrea Jeska, journaliste indépendante. Article paru dans le magazine AMNESTY, n°82, publié par la Section suisse d’Amnesty International, août 2015.
Des centaines d’enfants croupissent dans le centre de détention de Kampiringisa en Ouganda. Dans des conditions épouvantables. Reportage.

L’odeur est la première chose à vous prendre à la gorge. Elle monte de la terre, sort des bâtiments. Elle colle aux enfants qui accourent, pieds nus et en haillons. Nous sommes à Kampiringisa, un centre de détention pour les enfants en Ouganda. Déchargés comme des ordures dans la cour poussiéreuse de l’établissement pour être ensuite battus, enfermés, affamés et laissés dans le froid, les enfants qui atterrissent ici n’ont que deux options : se laisser briser ou s’enfuir à nouveau, au risque de se faire attraper et punir sévèrement. Qui se retrouve à Kampiringisa est perdu, et qui s’en enfuit l’est aussi.

Traités comme des criminels

Le directeur du centre porte un costume gris trop grand. Les manches sont trouées et le revers taché. Il a des instructions claires sur chaque jeune qu’il est chargé de surveiller, avec l’aide de deux policiers et d’une poignée de gardiens armés de bâtons. Des criminels, des mauvais enfants, voilà ce qu’ils sont pour lui. Ce sont eux qui rendent dangereuses les rues de la capitale, Kampala, en désobéissant à leurs parents. Deux cent vingt et un enfants vivent actuellement ici. Les plus jeunes ont 2 ans et sont à peine capables de marcher sur leurs deux pieds. Les plus vieux ont 19 ans et leurs visages portent les traces de l’horreur.

Des oiseaux ont niché dans le bâtiment qu’occupe le directeur. La puanteur de leurs fientes se mêle à celle des excréments qui sort de la cave où, jusqu’il y a quatre ans, des enfants étaient attachés à une chaise dans une pièce sans fenêtre et soumis à des électrochocs. Tous, jusqu’à ce qu’ils vident leurs intestins de douleur et de peur. Certains, jusqu’à ce qu’ils meurent.

La présence de journalistes n’est pas autorisée dans cet endroit. Pour arriver à Kampiringisa, nous nous sommes fait passer pour des bénévoles d’une œuvre de charité, sans laquelle les conditions à Kampiringisa seraient encore plus insupportables. Foodstep, c’est ainsi que se nomme l'organisation, est dirigée par Nathalie Seliffet, une Belge qui est arrivée ici accidentellement il y a de nombreuses années. Elle a trouvé à quoi elle voulait consacrer l’œuvre de sa vie chrétienne : essayer de sauver les enfants de Kampiringisa. C’est avec elle et Yvan, un des anciens enfants de la prison qui a aujourd’hui 17 ans, que nous nous faisons le trajet (une heure en voiture depuis Kampala) vers l’ouest. Kampiringisa est à l’écart de la route asphaltée, dans une large vallée. L’endroit paraîtrait idyllique sans les baraquements gris qui ressemblent à des tas de cendre dans le paysage vert et vallonné.

Indésirables

Le directeur est un employé du gouvernement ougandais, un petit exécutant, mais il a un grand pouvoir sur les enfants. La plupart d’entre eux n’ont ni attache familiale, ni statut légal. Des enfants des rues, qui n’ont personne pour les surveiller. La police les arrête à Kampala et les envoie pourrir à Kampiringisa. C’est le directeur qui décide de leur châtiment. La mendicité leur coûte six mois, le vol de nourriture un an. Les récidivistes, ceux qui ont déjà séjourné à Kampiringisa et pris la fuite, doivent rester deux ans. Ou plus. Il y a des enfants qui sont à Kampiringisa depuis dix ans. Ils ont perdu tout espoir d’une vie sans souffrance.

Il y a aussi des enfants que leurs parents ont amenés. Grossesses non désirées, désir de cacher un faux pas. La plupart des parents ne reviennent jamais chercher leurs enfants.

La peur se cache partout à Kampiringisa. Entre autres dans «la cellule». Yvan, qui est arrivé ici la première fois à 2 ans et s’est enfui à 7 ans, décrit cette cellule. Il avait dû y passer de nombreuses semaines, nu sur le sol froid, avec parfois quarante autres enfants. C’était si étroit qu’il était impossible de se tenir assis, encore moins couché. Certains enfants sont morts du choléra et de la malaria.

L’indescriptible

Les détentions prolongées dans de telles cellules appartiennent au passé. Pourtant, des enfants y sont toujours enfermés ponctuellement pour avoir enfreint tel ou tel règlement. «Bonjour.» Des pieds nus s’approchent de l’entrée de la cellule. Deux mains agrippent les barreaux. Le visage d’un garçon apparaît. Des yeux apeurés cherchent à jauger le danger que nous représentons. « Nous ne te ferons rien. Quel est ton nom? – Nisamba, répond le garçon. – Depuis quand es-tu là ? – Deux jours. – As-tu reçu à manger ? » Il secoue la tête. «Pas aujourd’hui. – Pourquoi es-tu ici ? – Parce que je suis une mauvaise personne.»

Yvan nous avait aussi parlé de la «Black House», la «maison noire». Ici non plus, pas de lits, pas de couvertures, quelques seaux dans un coin pour faire ses besoins – ils étaient rarement vidés. Jusqu’à récemment, beaucoup d’enfants avaient le choléra, les excréments s’entassaient en une montagne puante. Les gardes jetaient la nourriture par les trous qui servaient de fenêtres et le vent nocturne était toujours froid. Yvan décrit comment les enfants se ruaient sur la nourriture. Les forts gagnaient toujours et les malades qui n’étaient pas assez rapides souffraient de la faim. Yvan raconte que quelques enfants auraient arraché ce qui restait des vitres, et avalé le verre qu’ils avaient réduit en morceaux à mains nues. D’autres se seraient pendus avec leur pantalon.

Un garçon, l’un des internés à long terme à Kampiringisa, qui a acquis des privilèges au cours des années, nous ouvre la «maison noire». Neuf gars sont couchés sur des matelas en mousse sales et déchirés. C’est grâce à Foodstep que ces garçons ont aujourd’hui des couchages, des latrines, et le droit de conserver au moins leurs pantalons. L’odeur âcre de la pièce est presque insupportable. Elle forme comme un goût amer sur la langue et semble pénétrer tous les pores.

Foodstep a commencé à travailler à Kampiringisa en 2008. Il a fallu de nombreuses années et d’âpres négociations avec le gouvernement pour rendre la situation de ces enfants plus supportable. Il a fallu d’abord apporter des lits et des couvertures, puis de la nourriture, des médicaments, des vêtements. L’organisation a construit une école, engagé des enseignants. Peu à peu, elle a réussi à freiner les mesures punitives et les coups. Elle a installé des fenêtres, construit des douches et des toilettes. Même la pièce avec la chaise électrique a été abandonnée. Les enfants bénéficient enfin des légumes qu’ils cultivent dans les champs. Le camp possède désormais une cuisine, des porcs, des poulets et propose des apprentissages de charpentier, forgeron et cordonnier. Peu à peu, l’enfer se transforme en un endroit où l’on peut survivre.