Les membres du collectif Stop Bunkers demandent depuis début 2015 aux autorités genevoises de ne plus loger les requérant·e·s d’asile dans les abris souterrains. | © AICH Julie Jeannet
Les membres du collectif Stop Bunkers demandent depuis début 2015 aux autorités genevoises de ne plus loger les requérant·e·s d’asile dans les abris souterrains. | © AICH Julie Jeannet

Suisse Les réfugié·e·s ont besoin d’air

Par Julie Jeannet. Article paru dans le magazine AMNESTY, n°82, publié par la Section suisse d’Amnesty International, août 2015.
A Genève, la colère gronde. Les requérant·e·s d’asile descendent dans la rue pour dénoncer des conditions de vie jugées indignes, notamment l’hébergement dans les abris de la protection civile. Soutenu·e·s par des associations d’aide aux migrant·e·s et certains partis de gauche, les récentes manifestations ont relancé le débat sur le sort réservé aux réfugié·e·s dans notre pays.

Genève, juin 2015, «Stop bunker, nous ne sommes pas en guerre», scandent les manifestant·e·s rassemblé·e·s sur la place Béla Bartók. Des requérant·e·s d’asile, mais aussi des étudiant·e·s et des retraité·e·s sont venus exprimer leur indignation suite aux transferts de requérants d’asile vers des abris de la protection civile. «Nous vivons sous terre, entassés, sans fenêtres, sans air, sans soleil, pour certains depuis plus d’une année. (...) La promiscuité nous expose aux maladies et à la contagion, il y a eu des cas de gale».

«J’ai passé six mois dans un bunker, explique Redae qui vit actuellement au Foyer des Tattes à Vernier. C’était très difficile, il n’y avait pas d’air, les toilettes empestaient et les lumières étaient allumées vingt-quatre heures sur vingt-quatre.»  Le jeune Erythréen est arrivé en Suisse il y a onze mois, après avoir traversé le Soudan, la Libye et la Méditerranée. Il proteste aujourd’hui par solidarité et parce qu’il pourrait lui aussi être installé à nouveau dans un bunker.

Dégoûter les migrants?

Les migrant·e·s revendiquent aujourd’hui leur droit à des conditions de vie dignes. L’hébergement de requérant·e·s d’asile dans des bunkers souterrains n’est pourtant pas une nouveauté. «Ces lieux ont toujours été utilisés lorsque le dispositif d’accueil était sous-dimensionné par rapport aux arrivées. A la fin des années quatre-vingt, un abri PCi avait été ouvert sous Palexpo pour compléter la capacité du centre d’enregistrement de Cointrin», avance François Chamorel du service communication de l’Hospice général de Genève, institution chargée de l’accueil des requérant·e·s d’asile. Cette mesure s’est répandue avec l’introduction de l’aide d’urgence en 2008, dont l’objectif affiché était d’encourager les débouté·e·s à quitter la Suisse le plus rapidement possible. Les structures d’accueil ont été rapidement saturées. Et les cantons de Vaud, Genève et Neuchâtel ont commencé à recourir aux locaux de la protection civile pour héberger des débouté·e·s. Ces solutions sont décrites par les autorités comme des mesures d’urgence exceptionnelles et provisoires (d’une durée de quelques mois).

Selon la Commission nationale de prévention contre la torture, héberger quelqu’un dans un abri souterrain durant plus de trois semaines s’apparente à de la maltraitance. De telles conditions d’hébergement ont de graves effets sur la santé mentale et physique des migrant·e·s. Or, depuis le milieu de l’année 2014, le recours aux abris antiatomiques se multiplie. Les militant·e·s des associations d’aide aux migrant·e·s craignent une banalisation. «Il y a clairement une détérioration des conditions d’hébergement», déplore Juliette Fioretta, membre de Solidarités Tattes. Loge-t-on les requérant·e·s dans des bunkers pour les pousser au départ ou par nécessité ? La raison invoquée ? La hausse soudaine des demandes d’asile et des arrivées aux frontières. Pourtant, selon les chiffres du Secrétariat d’Etat aux migrations (SEM), le nombre de nouvelles demandes a baissé ces deux dernières années en comparaison avec 2012. De plus, le nombre de migrant·e·s accueilli·e·s en Suisse était nettement supérieur durant la crise des Balkans. La Suisse avait enregistré plus de quarante-sept mille demandes d’asile en 1999, contre vingt-trois mille sept cents en 2014 ou les vingt-neuf mille demandes prévues pour 2015.

Au regard de ces chiffres, on peut s’interroger sur la pénurie de lits. Au début des années 2000, à la fin de la guerre des Balkans, la Suisse connaît une baisse des demandes d’asile. «Christoph Blocher, alors à la tête du Département de justice et police, décide de baser le financement du domaine de l’asile sur une moyenne annuelle de dix mille demandes et réduit drastiquement les montants alloués aux cantons. Ceux-ci résilient les locaux mis en réserve, d’où la pénurie actuelle», expliquent Cristina Del Biaggio et Sophie Malka de l’association Vivre Ensemble.

«Que des déboutés»

A l’instar de Mauro Poggia, conseiller d’Etat du canton de Genève, certaines autorités en charge du dossier ont souligné que seuls des hommes déboutés sans famille étaient logés dans des bunkers. «Au vu des afflux actuels de migrants, nous sommes dans l’obligation d’y loger également des permis N (ndlr : des requérants en procédure), mais les femmes comme les familles ne sont pas logées dans ces abris. Nous mettons tout en œuvre pour l’éviter !», précise toutefois François Chamorel.

Comme le soulignent Cristina Del Baggio et Sophie Malka, une majorité des demandes d’asile traitées obtiennent une décision positive. En 2014, les demandes d’asile acceptées et les admissions provisoires représentaient cinquante-huit pourcent des dossiers traités. Cela montre que la majorité des personnes qui déposent une demande d’asile en Suisse ont réellement besoin d’une protection. Alors pourquoi ne pas les accueillir dans des conditions dignes ? Manque de ressources ou de volonté politique ? Plus de personnes obtiennent aujourd’hui une protection de la Confédération, parallèlement, le nombre de personnes frappées d’une décision de non-entrée en matière diminue. Le manque d'anticipation des autorités vis-à-vis de ce phénomène les conduit aujourd’hui à utiliser des hébergements initialement réservés aux personnes à l’aide d’urgence, pour loger des requérant·e·s en procédure. «Une démonstration claire de la banalisation et de la normalisation du recours aux abris de la protection civile», ajoutent Del Baggio et Malka.

Tenu·e·s  à distance

La pratique des autorités fait écho aux propos du sociologue Claudio Bolzman. Selon lui, «les requérant·e·s d’asile sont considéré·e·s  comme des ‘êtres humains superflus’ qu’il conviendrait de maintenir physiquement et socialement à distance du socle de la citoyenneté.»*. Parmi les solutions d’hébergement proposées, certain·e·s envisagent même des containers. A l’étranger, des questions similaires se posent. La Grèce et l’Italie, submergées par l’afflux de migrant·e·s ne sont plus en mesure de répondre aux besoins d’hébergement. Certains projets choquent, comme en Allemagne où une vingtaine de requérant·e·s d’asile ont été hébergé·e·s dans des anciens baraquements nazis près de Buchenwald. 

En Suisse, certaines solutions sont originales, comme à Schwyz, où une quarantaine de réfugié·e·s ont été hébergé·e·s dans une abbaye. D’autres initiatives font parler d’elles. L’Association d’aide aux réfugiés invite les particuliers à accueillir un·e requérant·e d’asile dans leur domicile. A Berne, deux personnes ont récemment lancé Wegeleben et proposent aux réfugié·e·s de vivre en collocation avec des Suisse·sse·s. Des démarches constructives et à contre-courant puisqu’elles favorisent l’intégration et non l’isolement.

* Bolzman C., «Proches mais autrement mis à distance. Nouvelles figures de l’étranger précarisé», Ecarts d’identité, N° 120, vol., 1, 2012.


 

Réforme de la procédure d’asile

La Commission des institutions politiques et le Conseil des Etats ont accepté en juin le projet de restructuration de l’asile. Cette révision vise à centraliser et accélérer le traitement des demandes et renforcer la capacité des centres fédéraux. Le plus gros défi reste l’hébergement. La Confédération dispose aujourd’hui de mille quatre cents places dans les centres d’enregistrement et de procédures et de six cents places dans des structures d'hébergement temporaires. Sur la base d’un scénario de vingt-quatre mille demandes par an, il en faudra en tout cinq mille. Pour Amnesty International, le renforcement de la protection juridique et des services de conseil est encourageant ; en revanche, la concentration des requérants dans les centres fédéraux est très préoccupante. L’organisation craint que les centres isolent encore plus les requérant·e·s de la population et que les solutions d’hébergement ne garantissent pas le respect de la sphère privée et familiale.