Dès 1992, des centaines de milliers de personnes fuient la Bosnie et Herzégovine (BiH). Elles seront un million et demi à chercher refuge à l’étranger. © Amnesty International
Dès 1992, des centaines de milliers de personnes fuient la Bosnie et Herzégovine (BiH). Elles seront un million et demi à chercher refuge à l’étranger. © Amnesty International

Bosnie-Herzégovine Vingt ans plus tard

Par Joëlle Scacchi - Article paru dans le magazine AMNESTY n°83, novembre 2015.
Il y a plus de vingt ans, la Suisse a ouvert ses portes à des milliers de réfugiés fuyant la guerre en Bosnie et Herzégovine (BiH). A l’époque, le climat politique à leur égard était très tendu et ne leur a pas facilité la vie. Mais aujourd’hui, les enfants accueillis ont grandi et ont pris leur revanche sur la vie. Par Joëlle Scacchi*

A peine une génération aura suffi pour que les ressortissants de Bosnie et Herzégovine (BiH) arrivés entre 1992 et 1995 trouvent leur place en Suisse et ce, malgré une politique migratoire qui ne leur a pas rendu la tâche facile. Les jeunes sont le plus souvent naturalisés et ceux qui sont arrivés alors qu’ils n’étaient encore que des enfants ont fait leur service militaire en Suisse. Comme Almir Hasanović, arrivé à l’âge de 7 ans. Aujourd’hui, il est comptable dans une entreprise de négoce de matières premières à Morges et prépare son brevet fédéral en finance et comptabilité. Il estime que son cas n’est pas unique : «Parmi les jeunes que je connais et qui ont un parcours semblable au mien, tous ont trouvé leur voie. Ils ont un travail, certains ont fait des apprentissages, d’autres des hautes études. J’ai un ami qui fait son doctorat en droit à l’Université de Neuchâtel.»

Actuellement responsable du secteur santé et diversité de la Croix-Rouge suisse (CRS), Osman Besic, également originaire de Bosnie, pense que l’intégration s’est faite rapidement car il n’y avait aucune perspective de retour : «Dès le début, les personnes originaires de Bosnie savaient qu’elles ne pourraient pas retourner dans leur pays, complètement détruit.»

Dès le début, les personnes originaires de Bosnie savaient qu’elles ne pourraient pas retourner dans leur pays, complètement détruit.

Retours forcés

Une opinion partagée par Nenad Stojanović, politologue à l’Université de Lucerne. Originaire de Sarajevo, il est arrivé au Tessin en 1992 à l’âge de 16 ans et a fait une brillante carrière universitaire. Il explique : «Les jeunes étaient particulièrement motivés à réussir en Suisse car un échec aurait pu signifier leur retour forcé en Bosnie et Herzégovine, une fois la guerre terminée.» En effet, dès la fin de la guerre en 1996 et la signature des accords de Dayton, la Suisse décide de lever l’admission provisoire collective accordée à cent vingt-quatre mille cinq cents personnes qui avaient fui la guerre de Bosnie et Herzégovine. Ce qui a signifié le renvoi, de gré ou de force, de onze mille personnes dans un pays dévasté.

A Srebrenica, j’ai perdu mon père, mes oncles et mes deux grands-pères. J’ai quitté mon pays en état de choc.

La peur d’un renvoi, dans un pays où il avait tout perdu, Almir Hasanović s’en souvient très bien, même s’il était encore très jeune : «A Srebrenica, j’ai perdu mon père, mes oncles et mes deux grands-pères. J’ai quitté mon pays en état de choc. Je suis arrivé ici avec ma maman et mes deux petites sœurs grâce à un oncle qui vivait dans le canton de Vaud depuis 1988 et qui a fait les démarches avec la Croix-Rouge, puis avec les autorités suisses. Pourtant, après quelques années, en 1999, j’avais alors 10 ans, les autorités suisses ont voulu nous renvoyer en Bosnie. Là-bas, nous n’avions plus rien ! Ni famille, ni maison, ni terrain. Quand on est enfant, on ne comprend pas pourquoi on devrait tout à coup quitter le pays qui nous a accueillis. Les implications politiques nous échappent.»

Pressions de la société civile

Il aura fallu deux ans de démarches, pour qu’Almir, ses sœurs et sa maman soient autorisés à rester en Suisse : «Trois fois les autorités nous ont notifié notre départ. Toutes les voies de recours étaient épuisées. Finalement, la presse a été alertée et une pétition de soutien en notre faveur a récolté quinze mille signatures», continue Almir Hasanović.

Ils sont nombreux à avoir dû vivre des années avec la peur d’un retour forcé. La pratique a différé d’un canton à l’autre et a souvent dépendu de l’engagement – ou non – de la société civile. «Au Tessin, de nombreux ressortissants de Bosnie et Herzégovine ont trouvé des chemins, par le biais de l’école ou du marché du travail, pour rester après la fin de la guerre», estime Nenad Stojanović.

Certains cantons ont intercédé auprès des autorités fédérales dans le but d’obtenir un permis B humanitaire pour les personnes vulnérables. Rainer Mattern, qui travaillait en 1996 dans un bureau de consultation juridique à Soleure, se souvient: «Nous nous sommes engagés pour qu’au moins les femmes seules avec enfants, qui avaient perdu leur mari pendant la guerre, puissent rester. Nous avons eu des discussions difficiles avec le Conseil d’Etat soleurois mais finalement, sous pression de la société civile, le canton a fait les démarches nécessaires pour que ces personnes puissent rester.»

C’est également la pression de la société civile (parmi elle, Amnesty International) qui a obligé le canton de Vaud à négocier avec la Confédération, puis directement avec le conseiller fédéral Christoph Blocher, alors ministre de la Justice, pour «le groupe des 523». Ce n’est qu’au terme de plusieurs années de lutte et de démarches juridiques qu’une issue a pu être trouvée pour la plupart d’entre elles… Parfois plus de dix ans après leur arrivée en Suisse !

Précarité

La non-reconnaissance des diplômes obtenus dans le pays d’origine a compliqué l’intégration professionnelle. Ainsi, des universitaires comme Osman Besic ont dû refaire des études en Suisse. La première génération a dû faire face à de nombreux problèmes. Il a fallu se reconstruire, stabiliser une situation économique, parfois clarifier le statut juridique.

«Au départ, notre statut était très précaire et ma mère ne pouvait pas travailler», se souvient Almir Hasanović. «Elle devait aussi s’organiser pour que nous puissions faire nos devoirs avec des dames du village, car elle-même ne pouvait évidemment pas nous aider. Elle restera toujours mon héroïne, car elle a tout mis en place pour que moi et mes sœurs puissions réussir notre scolarité. Grâce à une dame de Grandson, j’ai rapidement pu apprendre le français. J’ai rencontré des gens extraordinaires tout au long de mon parcours. J’y ai bien sûr mis du mien, mais on m’a d’abord donné ma chance.»

Almir Hasanović n’a accepté de parler des événements qu’il a vécus, enfant, qu’à partir de l’âge de 15 ans. Maintenant âgé de 27 ans, il estime que c’est son devoir d’en parler, pour que l’opinion publique se rende compte de la situation des réfugiés de la guerre. Chaque année, le 11 juillet, il retourne au mémorial du génocide de Srebrenica en Bosnie pour commémorer la mort de son père, de ses oncles et de ses deux grands-pères. Cela faisait vingt ans cette année.

* Journaliste indépendante.

Guerre de Bosnie

A partir de 1992, des centaines de milliers de personnes fuient la Bosnie et Herzégovine (BiH). Elles seront un million et demi à chercher refuge à l’étranger. Le siège de Sarajevo, qui débute au printemps 1992, durera plus de trois ans et coûtera la vie à plus de quatorze mille personnes. L’ONU est incapable d’intervenir efficacement. Pire, elle n’arrive pas à assurer la protection des populations dans les zones dont elle a la responsabilité. En 1995, le génocide de Srebrenica marquera un tournant dans l’horreur de la guerre. Près de huit mille cinq cents hommes et adolescents musulmans de Bosnie sont exterminés par l’armée de la République serbe de Bosnie. La guerre de Bosnie a fait cent mille victimes en quatre ans.