Medhanie Kidane (à gauche) et Filmon Abraha (à droite) ont fui l’Erythrée. Ils s’engagent aujourd’hui en Suisse pour dénoncer les exactions du régime d’Asmara. © Benoît Jeannet
Medhanie Kidane (à gauche) et Filmon Abraha (à droite) ont fui l’Erythrée. Ils s’engagent aujourd’hui en Suisse pour dénoncer les exactions du régime d’Asmara. © Benoît Jeannet

Réfugié·e·s en Suisse Le destin volé des Erythréen·ne·s

Par Julie Jeannet - Article paru dans le magazine AMNESTY n°84, novembre 2015.
Lassé·e·s d’être le bouc émissaire de certain·e·s politicien·ne·s, des membres de la communauté érythréenne prennent la parole pour raconter le calvaire de leurs compatriotes et les raisons de leur exil. Par Julie Jeannet

Depuis 2007, les ressortissant·e·s érythréen·ne·s sont ceux qui déposent le plus de demande d’asile en Suisse. Vingt mille âmes composent la diaspora érythréenne. En 2014, un tiers des requérant·e·s d’asile en Suisse était originaire de ce petit pays de la Corne de l’Afrique. En raison des élections fédérales, les politicien·ne·s se sont emparé·e·s du thème de l’asile. Certain·e·s ont fait des Erythréen·ne·s leur bouc émissaire, allant jusqu’à demander que la Suisse cesse de les considérer comme des réfugié·e·s et les renvoie dans leur pays. D’ordinaire plutôt discrets en Suisse, des membres de la communauté érythréenne prennent la parole pour sensibiliser la population suisse à la situation dramatique de leur pays d’origine. Cet automne, ils organisaient une campagne intitulée «L’exil des Erythréens expliqué par eux-mêmes», et tenaient des stands d’informations dans plusieurs villes de Suisse. Leur objectif principal : dénoncer le service national obligatoire. En Erythrée, tous les citoyen·nes agé·e·s de 18 à 50 ans ont l’obligation de servir le pays par le biais d’un service militaire et civil. Celles et ceux qui tentent d’y échapper sont considéré·e·s comme des opposant·e·s, détenu·e·s au secret et souvent torturé·e·s.

«La population suisse voit de plus en plus de réfugiés érythréens, mais elle ne sait pas pourquoi ils fuient leur pays. Nous avons voulu défendre ceux qui ne parlent pas», explique Filmon Abraha. Ce Genevois d’adoption arrivé en Suisse à l’âge de 10 ans s’engage aujourd’hui pour faire connaître la vérité sur le service national érythréen en Suisse. «Quand on voit que cinq mille personnes quittent le pays chaque mois, on ne peut plus avoir de doutes sur la situation là-bas : le régime terrorise la population», s’indigne-t-il.

L’esclavage par l’Etat

Veronica Almedom, Medhanie Kidane et Amanuel se sont rencontré·e·s lors d’une veillée en mémoire des trois cent soixante-six victimes du naufrage de Lampedusa du 3 octobre 2013. Depuis, les trois jeunes mènent ensemble une campagne intitulée «Stop Slavery in Eritrea» (Stop à la torture en Erythrée). Lancée à Londres en janvier 2014, elle réunit au niveau européen une douzaine de militant·e·s qui font du lobbying auprès de la communauté internationale. «L’objectif est de dénoncer le service national en Erythrée et d’expliquer qu’il s’agit d’une forme d’esclavage par l’Etat, souligne Veronica. Nous avons voulu utiliser des mots forts pour présenter les atrocités commises par les autorités.»

On ne peut rien dire contre le gouvernement sous peine d’être arrêté, torturé, emprisonné, voire exécuté de manière totalement arbitraire.

Veronica est arrivée en Suisse à l’âge de 6 mois. C’est en 2010, lors d’un voyage à Asmara, la capitale, qu’elle comprend la nature du régime. «On ne peut rien dire contre le gouvernement sous peine d’être arrêté, torturé, emprisonné, voire exécuté de manière totalement arbitraire», soupire-t-elle. La jeune femme et ses collègues sont particulièrement fiers de la manifestation organisée le 26 juin 2015 sur la place des Nations à Genève. Après la publication du rapport de la commission d’enquête de l’ONU sur l’Erythrée, environ cinq mille personnes étaient venues protester contre les exactions du régime. «C’était un signe très fort, des gens sont venus de toute l’Europe», raconte Medhanie avec émotion. Lui-même a été enrôlé dans l’armée à l’âge de 17 ans, avant de fuir vers la Suisse via le Soudan.

Surveillance tentaculaire

Tzeggai Tesfaldet fait partie de la première génération de réfugié·e·s érythréen·ne·s en Suisse, il s’est enfui en 1981, lorsque l’Erythrée était en guerre contre l’Ethiopie. Assistant social depuis 1989, il travaille aujourd’hui à l’Hospice général du canton de Genève et est fréquemment en contact avec des requérant·e·s d’asile érythréen·ne·s. «Peu de mes compatriotes osent prendre la parole, car la peur instillée par le régime érythréen les poursuit jusqu’ici», explique-t-il. « Le système de surveillance de ce régime étend ses tentacules jusqu’en Suisse. Le consulat érythréen à Genève a des agents au sein de la diaspora qui enquêtent sur les nouveaux et nouvelles arrivant·e·s et recourent à des mesures d’intimidation envers les personnes qui critiquent le régime. Medhanie a déjà reçu des messages via Facebook le menaçant de s’en prendre à ses parents restés au pays. Le consulat fait aussi pression sur ses ressortissant·e·s pour qu’ils s’acquittent d’une taxe de deux pour cent sur les revenus. Refus d’octroyer des documents officiels, menace de saisie des biens en Erythrée ou obstacle au transfert d’argent vers le pays sont autant de moyens utilisés pour inciter les Erythréen·e·s à payer la taxe. «Les Erythréen·e·s sont contraint·e·s de verser de l’argent à une dictature qui les a forcé·e·s à fuir. Il faudrait que la Suisse fasse cesser ces pratiques», déplore Veronica. L’Office fédéral de la police a enquêté sur l’affaire. Il a déposé une plainte fin octobre, le Ministère public de la Confédération doit maintenant décider s’il y a lieu d’ouvrir une instruction pour définir si cet «impôt» prélevé en terres helvétiques est illégal.

Il n’y plus de guerre en Erythrée, mais il n’y a pas de paix non plus.

Un pays vide

Amanuel et Tzeggai s’accordent pour dire que le service national mis en place depuis vingt et un an a complètement détruit le noyau familial et la structure sociale du pays. «Il n’y plus de guerre en Erythrée, mais il n’y a pas de paix non plus», raconte tristement Tzeggai. Les Erythréens ne peuvent faire aucun projet, en raison du service national qui les réduit en esclavage pendant une période allant jusqu’à vingt ans. Lorsqu’ils sont libérés, à l’âge de 40 ans, il leur est impossible de trouver du travail et de fonder une famille.»

Quelques éléments laissent pourtant augurer d’un changement: «Aujourd’hui, le pays est isolé et avec la crise migratoire, les pays européens pourraient faire pression sur le pays», envisage Filmon. Et Tzeggai d’ajouter : «Les choses ne peuvent de toute façon plus continuer ainsi car le pays est déserté. Sur une population de cinq millions d’habitant·ne·s, cinq mille personnes qui fuient le pays chaque mois, c’est beaucoup. En fait, le pays est déjà vide !».

L’exode

Selon l’agence Frontex, vingt-quatre mille Erythréen·ne·s auraient fait le voyage pour rejoindre l’Europe durant les huit premiers mois de 2015. Ils formeraient le plus gros contingent d’arrivées clandestines après les Syrien·ne·s et les Afghan·e·s. Selon le Haut-Commissariat pour les réfugiés, quatre cent mille personnes auraient quitté le pays ces dernières années, soit environ neuf pour cent de sa population. En relation avec son nombre d’habitant·e·s, l’exode érythréen serait donc le plus extrême au monde. C’est également l’un des pays d’où fuient le plus de mineurs seuls. En 2014, parmi les sept cent nonante-cinq mineur·e·s non accompagné·e·s arrivé·e·s en Suisse, cinq cent vingt et un étaient érythréen·ne·s.