Veronika Brandstätter est spécialiste en émotions et stratégies de motivation à l’Université de Zurich. Elle anime une formation sur l’esprit civique. © Marc Latzel
Veronika Brandstätter est spécialiste en émotions et stratégies de motivation à l’Université de Zurich. Elle anime une formation sur l’esprit civique. © Marc Latzel

Psychologie Laisser parler le héros en nous

Qu’est-ce qui distingue les personnes courageuses des autres ? Elles sont animées par des valeurs humaines et savent contrôler leurs peurs. Bonne nouvelle : nous pouvons toutes et tous apprendre à développer notre esprit civique. L’éclairage de Veronika Brandstätter, professeure de psychologie à l’Université de Zurich. Propos recueillis par Carole Scheidegger
Amnesty : Chaque personne a-t-elle l’étoffe d’un héros ?

Veronika Brandstätter: Si nous comprenons l’héroïsme dans le sens de se surpasser, alors oui, nous avons tous un potentiel héroïque. Chacun peut apprendre à surmonter ses peurs et à se rendre utile au monde. Si nous définissons l’héroïsme comme la réalisation d’une performance exceptionnelle, alors c’est plus difficile. Un acte dans lequel un individu se dépasse n’est pas forcément considéré comme héroïque par la société, mais plutôt envisagé comme quelque chose qui va de soi.

Qu’est-ce qui pousse certaines personnes à risquer leur vie pour une cause ?

Les personnes qui s’engagent pour une cause sont fortement animées par des valeurs humaines, elles se sentent aussi concernées par le bien-être d’autrui. Ces valeurs sont héritées de la petite enfance et inspirées par l’entourage proche. Il existe des personnes empathiques qui partagent les sentiments d’autrui. Elles ont la capacité de contrôler leurs propres émotions et de surmonter leurs peurs. Un autre élément crucial réside dans le fait de savoir quoi faire. Enfin, il faut avoir les compétences pour agir. Il faut pouvoir analyser rapidement une situation afin de prendre une décision en temps voulu. Nous avons par exemple tous appris la position latérale de sécurité, lors des cours de premiers secours. Mais sommes-nous en mesure de l’appliquer dans une situation stressante, comme par exemple lorsque nous assistons à un accident ?

Pourquoi certaines personnes sont-elles plus courageuses que d’autres ?

La manière dont un individu se comporte est liée à sa personnalité mais également à la situation dans laquelle il se trouve. L’apparence de la situation est décisive. Quelqu’un a-t-il réellement besoin d’aide ? Lorsque quelqu’un est agressé dans un train ou lorsque quelqu’un est harcelé au bureau, c’est évident. Dans ces cas-là, nous sommes encouragés à intervenir. Les exemples d’engagement et d’esprit civique sont importants. Les personnes agissent plus facilement lorsqu’elles ont des modèles à suivre.

Qu’ont en commun un·e militant·e des droits humains, qui risque sa vie et un·e membre d’Amnesty qui récolte des signatures dans un endroit sûr, comme en Europe ?

A première vue, leurs conditions sont très différentes, mais ces deux personnes ont quelque chose en commun. Elles partagent la volonté de s’engager publiquement pour défendre des valeurs ou une position politique. Dans les deux cas, l’engagement de la personne met en jeu sa vie privée. Même en Suisse, quelqu’un qui récolte des signatures dans la rue s’expose. Cela demande une certaine détermination, car on risque d’être critiqué pour les actions que l’on entreprend.

Le courage et l’esprit civique peuvent-ils s’apprendre ?

Nous pouvons apprendre à évaluer les situations de manière réaliste, et à ne pas se surcharger pour le bien d’autrui et au détriment de soi. Apprendre le courage signifie faire face à l’angoisse des premiers obstacles. Je dirige, ici à Zurich, une formation à l’esprit civique. Celle-ci se base sur des exercices en fonction de différentes situations. Il n’existe pas de recette miracle. C’est à chaque personne de définir ses propres objectifs et sa stratégie. Dans ce contexte, il est important de ne pas se taire. Parfois, l’objectif est simplement de dire à sa tante bruyante, durant un repas de famille : «Ça me blesse lorsque tu dis du mal des étrangers.» C’est déjà un pas important. Avoir comme objectif de changer l’opinion de sa tante pourrait être trop ambitieux.

Dans quelles situations est-il particulièrement difficile de faire preuve de courage ?

Quand la situation n’est pas explicite, on attend que les autres réagissent. Dans le bus, lorsqu’un événement dangereux se présente, nous regardons autour de nous et ne voyons que des visages interrogateurs. Cela nous amène à conclure, à tort, que nous ne nous trouvons pas dans une situation menaçante. Même lorsque le danger est évident, la question est de savoir : est-ce que j’en prends moi-même la responsabilité ou est-ce que je la délègue aux autres. Lors d’une situation au danger modéré, plus il y a de gens qui assistent à la scène, moins la personne menacée sera aidée. Cela n’a rien à voir avec la lâcheté. Nous pensons souvent que les autres peuvent mieux aider parce qu’ils sont plus forts ou plus près de l’incident.

Que répondez-vous à l’accusation selon laquelle certaines personnes s’engagent uniquement pour obtenir de la reconnaissance ou qu’elles souffrent du «syndrome du Saint-Bernard» ?

Aider quelqu’un apporte un sentiment de puissance, nous avons de l’influence sur quelqu’un, nous en tirons des bénéfices, mais pas toujours de la reconnaissance. Se sentir fort et important, c’est la soi-disant lutte pour le pouvoir. En psychologie, ce mot n’a pas du tout la signification négative qu’il a dans le langage courant. Il n’y a rien de négatif dans le fait de retirer de la satisfaction après avoir aidé quelqu’un. Il existe pourtant des organisations d’aide qui mettent l’accent sur celui qui prodigue de l’aide plutôt que sur le bénéficiaire. Dans ce cas, l’aide n’a pas toujours la même importance, car elle ne tient pas compte de ce dont l’autre a vraiment besoin et de ses forces.

Comment expliquez-vous la vague de solidarité envers les réfugié·e·s, alors qu’encore récemment, l’attitude dominante était plutôt une attitude de rejet ?

Les personnes qui s’engagent pour les réfugiés sont intéressées par le bien-être des autres. Ces dernières années et ces derniers mois, elles se sont senties impuissantes, lorsqu’elles ont pris connaissance des atrocités commises dans les pays en guerre. Avec l’arrivée des réfugiés en Europe, elles ont tout à coup l’occasion de faire quelque chose. Elles peuvent étancher leur soif d’action. Une autre explication réside dans le fait que de nombreuses personnes veulent montrer une image positive de l’Europe.

De quoi a vraiment besoin une société, lorsque les individus font preuve de courage ?

Pour qu’une démocratie puisse fonctionner et rester vivante, les citoyens doivent connaître ses valeurs centrales et être prêts à les protéger. Nous déléguons volontiers la responsabilité de préserver nos institutions aux décideurs politiques, à l’exécutif et à la police. En réalité, nous sommes tous, en tant que citoyen garant de la non-violence, de la tolérance et du respect. Nous devons garder ça à l’esprit !