Manifestation en soutien au journaliste Gao Yu emprisonné, le 17 avril 2015 à Hong Kong. © AFP PHOTO / Philippe Lopez
Manifestation en soutien au journaliste Gao Yu emprisonné, le 17 avril 2015 à Hong Kong. © AFP PHOTO / Philippe Lopez

Liberté de la presse en Chine Un combat contre des ombres

Par Pascal Nufer* - Article paru dans le magazine AMNESTY n° 84, Mars 2015.
En Chine, la situation des médias s’est fortement détériorée sous la gouvernance de Xi Jinping. L’autocensure se répand et le gouvernement ne recule devant rien pour « garantir la sécurité d’État ». Il n’hésite plus à s’en prendre aux correspondants étrangers.

Avec ou sans épée, en tenue de sport ou en pyjama, ils se battent tous les jours dans les parcs, sur les trottoirs ou dans les cours délabrées d’immeubles gris sans âme. Ils ne pourront pourtant jamais vaincre leur ennemi. Celui-ci est invisible mais bien présent. Si bien que chaque matin, les combattants de tai chi en Chine renouvellent le combat. 

Comme des millions de Chinois, les journalistes se battent eux aussi quotidiennement contre des ombres dans le pays. Notre ennemi est tout aussi invisible, il sort pourtant de plus en plus de l’obscurité et frappe de plus en plus souvent, parfois de manière très violente. Il s’agit de l’appareil sécuritaire de l’État chinois.

Adversaire invisible

Je fais malheureusement rarement mon tai chi en pyjama. Je sors plutôt mon épée devant les usines du delta de la rivière des perles, où des milliers de travailleurs assemblent les jouets de nos enfants pour un salaire de misère. Ou dans une église, avant que le hurlement du moteur d’un bulldozer se fasse entendre, car le gouvernement de la province vient d’annoncer la destruction du christianisme. Comme les combattants de tai chi dans les parcs, je me déplace selon les mouvements de sabre invisibles de mon adversaire, j’essaie d’esquiver les coups et d’avoir toujours une longueur d’avance. Pourtant je n’y réussis pas toujours, car les moyens de mon ennemi sont illimités. Grâce à la communication moderne, il contrôle jusqu’à la poche de mon pantalon, dans laquelle se trouve mon téléphone portable. S’il le veut, il peut accéder à chacun de mes emails et prévoir mes futurs déplacements. Nous en avons fait l’expérience lorsque nous tournions un reportage sur le gigantesque plan d’expansion des centrales nucléaires chinoises.

Après une heure de vol, nous atteignons l’arrière-pays. Deux heures de route plus tard, nous installons enfin notre trépied pour immortaliser la prairie verte sur laquelle sera construite la future centrale nucléaire. Moins de cinq minutes plus tard, une berline noire débarque de nulle part. Un homme habillé en civil nous fait vite comprendre que nous devons immédiatement déguerpir. Il nous menace de nous garder toute la journée en garde à vue si nous prenons une seule image de la prairie. Notre carte de presse n’est d’aucun secours dans ce genre de situations. Celui ou celle qui ne coopère pas risque de voir son matériel cinématographique effacé, voire confisqué.

Très souvent, celui qui nous surveille connaît nos projets bien avant notre arrivée. Dès que nous réservons un billet d’avion ou de train, les forces de l’ordre savent déjà où le voyage nous mènera. Dans ces moments, le combat contre les ombres ressemble au jeu du chat et de la souris.

Ursula Gauthier qui travaillait en Chine pour L’Obs, a brusquement dû quitter le pays fin 2015, son visa de journaliste n’ayant pas été renouvelé.

Coup de grâce

Le rythme de notre adversaire s’accélère. Alors qu’il frappait auparavant à coups de menaces et de blâmes, il expulse désormais les journalistes trop encombrants. La brise d’espoir soulevée par les Jeux olympiques d’été de Pékin a depuis longtemps été remplacée par une rafale frontale de répression. Les récentes attaques contre nos homologues, plus particulièrement à l’encontre d’une de mes collègues française sont significatives. Ursula Gauthier qui travaillait en Chine pour L’Obs, a brusquement dû quitter le pays fin 2015, son visa de journaliste n’ayant pas été renouvelé. Un porte-parole du Ministère des affaires étrangères a justifié son expulsion en invoquant un article critique envers la Chine rédigé par la Française. Elle y avait écrit que la condamnation des attentats de Paris par Pékin n’était pas sans arrière-pensées et qu’en exprimant sa solidarité, la Chine cherchait la clémence de la communauté internationale à propos de sa politique controversée envers les minorités musulmanes. Il n’en fallait pas plus à l’ennemi invisible pour asséner le coup de grâce.

Un coup d’œil aux statistiques montre bien que la situation des médias en Chine s’est massivement détériorée.

Incertitude et peur

Un coup d’œil aux statistiques montre bien que la situation des médias en Chine s’est massivement détériorée. Dans le classement de la liberté de la presse de Reporters sans frontières, la Chine figure en queue de peloton, juste avant la Syrie, le Turkménistan, la Corée du Nord et l’Érythrée. Le pays s’est continuellement enfoncé ces dernières années, ce qui ne semble pas déranger la direction du parti communiste. Cette liste reflète une situation marquée par l’incertitude et la peur. Jusqu’où peut-on aller sans risquer de se faire expulser du pays ? Cette question, je me la pose désormais fréquemment, tout en me surprenant à pratiquer, moi aussi, l’autocensure.

Un mois à peine après l’expulsion d’Ursula Gauthier, un nouveau cas a fait la une des journaux. Il a à peine été remarqué en Occident, car il s’agit d’un collègue chinois. Lui aussi a fait les frais du pouvoir de frappe colossal de Pékin. Li Xin travaillait pour le Southern Metropolis Daily, un journal chinois aux valeurs libérales. En octobre dernier, il quitte le pays pour l’Inde, espérant ainsi mettre un terme au double rôle que le régime lui avait imposé. Li Xin ne travaillait pas seulement comme rédacteur, mais également comme informateur secret des forces de sécurité de l’État. Il avait l’obligation de fournir des renseignements sur des dissidents, des défenseurs des droits humains et de potentiels « ennemis de l’État » aux forces de sécurité. Sa fuite le conduit d’Inde en Thaïlande, où il espérait obtenir l’asile. Mais les choses ont mal tourné. Li Xin est porté disparu depuis le 11 janvier 2016. Son épouse craint que ce journaliste trop critique ait été enlevé en Thaïlande par les forces de sécurité et renvoyé en Chine. Son cas prouve que l’Empire du Milieu n’a pas peur de montrer les muscles au-delà de ses frontières lorsqu’il s’agit de saboter la liberté d’expression.

A l’image d’un intense corps-à-corps, comme au tai chi, une guerre de plus en plus acerbe est menée contre toute forme de critique. Si les journalistes chinois en souffrent plus que les correspondants étrangers, sa première victime reste le peuple. Les sources d’informations sur la Chine sont systématiquement empoisonnées par la censure d’internet, les campagnes d’intimidation et des actions de plus en plus agressives à l’égard de tous ceux qui cherchent à découvrir la vérité.

Jusqu’ici, les histoires comme celle d’Ursula Gauthier étaient exceptionnelles. Mais la tendance va clairement dans cette direction. Un climat d’incertitude et de peur s’étend progressivement et avec lui l’autocensure. Ce qui est sûr, c’est que Xi Jinping préfère le kung fu au tai chi.

* Pascal Nufer est correspondant en Chine pour la télévision suisse alémanique.