© Ambroise Héritier
© Ambroise Héritier

Egalité des chances «Ingénieur, c’est pour les garçons»

Par Nadia Boehlen - Article paru dans le magazine AMNESTY n° 84, Mars 2016
L’activité professionnelle des femmes se distingue de celle des hommes par le taux d’occupation, le type de profession choisie et la situation dans la profession. Le texte ci-dessous aborde les disparités hommes-femmes sur le marché du travail à travers la fiction.

Ma mère n’a jamais travaillé. Enfin, elle n’a jamais eu d’emploi salarié, en tout cas pas depuis que ma sœur et moi sommes nées. La première fois qu’elle m’a demandé ce que je voulais faire quand je serai grande, je devais avoir 9 ans. Je m’en souviens encore, c’était un soir d’hiver au retour de l’école. Il faisait sombre et la bise me glaçait les mains, le visage et le haut du corps. On s’était arrêtées à la cafétéria de la Coop de la Servette après avoir fait les courses. Une cafétéria de Coop, c’est rarement beau. Mais pour moi c’était les mille et une merveilles ! J’adorais les énormes présentoirs à nourriture en aluminium. En particulier l’espace réservé aux pâtisseries. Quand il y en avait, on prenait des mille-feuilles avec leur toit rose et collant, ma sœur et moi. La pâte feuilletée n’était jamais tout à fait fraîche, mais ce rose, quel délice ! J’adorais l’ambiance que donnaient les lumières artificielles et les banquettes en similicuir grenat sur lesquelles je me ruais. J’aimais voir ma mère se détendre, échanger quelques mots avec une voisine de quartier. J’aimais la voir sortir de son rythme, de sa liste de tâches à effectuer. J’aimais la voir nous sourire et nous parler, à ma sœur et à moi. Ce jour-là, quand on s’était assises, elle nous avait demandé ce qu’on voulait faire quand on serait grandes. Ma sœur avait répondu : maîtresse d’école. Ma mère avait hoché la tête :

- C’est bien.

Moi j’avais dit :

- Ingénieur, je veux construire des ponts et des tunnels.

Ma mère avait expliqué en riant et en secouant la tête :

- Ingénieur, c’est pour les garçons !

J’avais demandé :

- Mais pourquoi c’est pour les garçons ?

- C’est comme ça, c’est les garçons qui font ingénieurs. Les études, c’est compliqué. Il y a beaucoup de maths et de calcul, et puis il faut être sur les chantiers avec des hommes. Regarde ton père, il est fatigué quand il revient du travail.

Je n’avais pas répondu. Ça m’avait fait de la peine que ma mère désapprouve mon choix. Lorsque papa me prenait avec lui, en voiture, ou lors de nos promenades vers le bois de la Bâtie ou au Salève, il m’expliquait tout ce qu’il savait sur les ponts et les tunnels. Il faut dire qu’il savait de quoi il parlait ! Avant de monter sa propre entreprise de construction avec son frère Antonino, il a travaillé quinze ans comme ouvrier. Le pont Sous-Terre, c’était son premier gros chantier. Il a aussi été employé plusieurs années sur les autoroutes de contournement. Lorsqu’on se promenait, et qu’il me prenait ma main dans sa grosse main chaude, lorsqu’il la tenait du bout de ces gros doigts, abîmés, mais toujours infiniment doux, il m’expliquait son monde. Les calculs des ingénieurs, les projets dessinés des ouvrages et les réflexions sur les matériaux. Les techniques choisies pour creuser un tunnel en fonction de la roche, argileuse ou plus dure, et de la nature du terrain. Il m’expliquait le travail en équipe des ouvriers, dur, parfois dangereux, et les réalisations qu’il permettait. Il me disait son monde avec ses mots simples, avec toujours la fierté du travail accompli.

Mais ce qui me plaisait le plus, c’est quand mon père m’amenait sur des chantiers où ils travaillaient, son frère et lui. Alors il prenait des cervelas et de la moutarde qui me piquait le nez. Il passait aussi à la Migros acheter des ballons de pain blanc tout croustillants. Je crois que je me suis mise à aimer les chantiers à cause des cervelas avec de la moutarde qui pique. Quand il faisait beau, on mangeait dehors. Sur des escaliers, sur une bâche en plastique ou sur une planche. Par mauvais temps, j’avais le droit de déguster mon festin dans une baraque de chantier. J’adorais la douceur et la chaleur qui se dégageaient de l’intérieur de ces petites baraques en tôles ondulées ! Ça tranchait avec l’âpreté des chantiers. Les hommes les rendaient accueillantes en y apportant des couvertures, des coussins, une bouilloire, des photos ou des dessins de leurs enfants.

Quand j’ai eu 10 ou 11 ans, mon père et mon oncle m’ont fait participer à des travaux. Certains n’étaient pas vraiment utiles ou carrément pensés pour m’amuser. Ma première tâche a été de tirer la corde reliée à une poulie qui remontait un saut empli d’ustensiles sur l’échafaudage où se trouvait mon père. C’était génial. Je me souviens m’être dit : « Je préfère mille fois faire ça que de jouer ! ». Mon premier vrai travail a été de préparer le ciment pour une réparation. J’ai toujours adoré l’odeur du ciment mélangé avec de l’eau ! Je me sentais bien lorsque les deux hommes me faisaient faire de menues tâches. Peut-être parce que je me sentais utile. Leur confiance me rendait heureuse.

Quand j’ai dû me décider pour un métier, je n’ai pas osé me lancer dans des études. Ça me paraissait trop compliqué. Mais j’étais sûre d’une chose, je voulais travailler dans la construction. Alors j’ai choisi le métier de dessinatrice en génie civil. J’ai décidé de faire mon apprentissage dans l’entreprise de mon père, car je savais qu’il m’enseignerait tout ce qu’il savait. Avec lui j’ai tout de suite appris à manier des explosifs, ce qui était absolument nécessaire pour creuser des galeries. On ne m’aurait jamais laissé y toucher aussi vite ailleurs. Ce que mon père m’a transmis m’a servi des années plus tard. Je ne suis restée que quatre ans dans la première entreprise où j’ai travaillé après mon apprentissage. J’y faisais surtout du travail de bureau : des plans de projets et beaucoup de suivi administratif. Mais moi je voulais aussi travailler dehors. Alors j’ai cherché un autre emploi. J’ai dû faire plusieurs entretiens d’embauche pour convaincre un patron de me mettre sur les chantiers. Dans ma nouvelle entreprise, j’ai commencé par faire des relevés sur le terrain. Après quelque temps, je me suis mise à évaluer la qualité des matériaux utilisés et à résoudre les problèmes de construction, surtout ceux liés à l’étanchéité. Puis j’ai obtenu de coordonner les travaux sur le chantier et de contrôler leur exécution par rapport aux plans. C’était ça mon truc !

J’aimais énormément le contact avec tous les corps de métiers. Les ingénieurs, les contremaîtres et les ouvriers. Au milieu des années nonante, je me suis retrouvée à coordonner les grands travaux du chantier Cleuson-Dixence. Il fallait creuser de nouvelles galeries pour des aménagements qui permettraient d’augmenter la puissance de l’électricité produite. On logeait tous au Ritz, le grand immeuble en fer qui avait été érigé au pied du barrage de la Grande Dixence. Les deux ingénieurs mangeaient dans le restaurant ouvert aux visiteurs. Les ouvriers logeaient à deux dans les chambres et mangeaient à la cantine qui se trouvait au troisième étage de l’immeuble. Tous les ouvriers sans aucune exception étaient des immigrés. Italiens, pour la plupart, mais aussi espagnols, autrichiens et français. Seul le contremaître était suisse. J’aurais pu manger au restaurant, du côté des ingénieurs. Mais je mangeais à la cantine, avec les ouvriers.

Les soixante ouvriers se relayaient par trois périodes de huit heures, y compris la nuit. Au début, certains m’ont fait des remarques stupides, sur mon habillement ou mon rôle sur le chantier. Un jour, l’Italien le plus âgé du chantier m’a dit :

- Tu portes pas de culottes !

Mon rôle sur le chantier, je l’ai imposé à la première occasion. Quelques semaines après mon arrivée, une opération de minage a mal fonctionné. Un engin n’a pas explosé après le temps requis. Le contremaître n’était pas là. Les ouvriers n’ont pas osé retourner dans la galerie, là où l’explosif était resté. J’avais vu faire celui qui avait serti le détonateur sur la mèche. Il avait procédé grossièrement, sans la pince requise. Je n’y avais pas prêté attention sur le moment. Mais tout d’un coup, je me suis rappelée mon père qui me martelait :

- Il faut toujours sertir soigneusement le détonateur sur la mèche avec une pince adéquate !

J’ai demandé :

- Où est la pince à sertir ?

Et je suis me suis dirigée vers l’explosif. Je n’ai eu qu’à relier correctement la mèche au détonateur, et reprogrammer l’explosion.

Les hommes se regroupaient souvent par nationalité pour manger. Ils accompagnaient leur repas d’une spécialité de chez eux. Une bouteille de chianti avec sa base ronde entourée d’osier, des salamis ou du fromage. Quand on s’est retrouvé à la cantine, après l’histoire de l’explosif, un ouvrier m’a fait goûter son huile d’olive. Depuis ce jour-là, la plupart d’entre eux me proposaient leur spécialité. Moi, j’amenais du vin des Abruzzes, la région d’origine de mon père.

Quand j’ai commencé à travailler sur les chantiers, je me suis rendu compte des erreurs de calcul des ingénieurs, des incohérences dans leurs plans. J’ai compris alors que j’aurais été capable de faire ces études de génie civil qui me paraissaient si inaccessibles lorsque j’étais adolescente. J’ai songé à reprendre les études. Mais je voulais des enfants. Alors j’ai cherché à valoriser le savoir-faire que j’avais acquis en coordonnant des chantiers. J’ai fait une formation en emploi pour devenir directeur de chantier, ou plutôt directrice.

L’autre jour, quand j’ai amené ma fille à son premier cours de danse, son frère m’a dit :

- Moi aussi je veux faire de la danse.

Je lui ai répondu :

- Nous on va aller manger un petit pain au chocolat au parc.

Mais la semaine suivante, lorsque j’ai raccompagné mon aînée à son école de danse, mon fils a insisté :

- Moi aussi je veux faire le cours de danse. Pourquoi est-ce tu m’amènes pas faire le cours de danse ?