La liberté de presse est systématiquement bafouée dans la majorité des pays de notre monde. © COLOUR BOX
La liberté de presse est systématiquement bafouée dans la majorité des pays de notre monde. © COLOUR BOX

Liberté de la presse Liberté de la presse, l'exception

Par Nadia Boehlen - Article paru dans le magazine AMNESTY n° 84, Mars 2016
Dans la majorité des pays du monde, les médias sont contrôlés et les journalistes entravé·e·s dans leur travail, parfois au péril de leur vie. Et même les démocraties restreignent ça et là la liberté d’information, notamment dans le cadre de la lutte contre le terrorisme. Le point avec Christiane Dubois et Gérard Tschopp, directrice et président de Reporters sans frontières Suisse.
Amnesty : Dans quelles zones la liberté d’information est-elle particulièrement mise à mal ?

Christiane Dubois : Les secteurs en crise sont la Syrie, l’Irak, le Yémen, le Soudan du Sud, l’Inde, le Mexique, les Philippines et le Honduras. Il faut y ajouter des pays qu’on connaît depuis longtemps pour leur bilan désastreux : la Chine et la Russie. Il y a eu moins de morts dans ces pays dernièrement, mais les journalistes y subissent énormément de restrictions. La Turquie a adopté des lois très répressives, notamment sous couvert de lutte contre le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK). Un journaliste au moins y a été assassiné en 2015. Enfin, depuis le retour au pouvoir de Jarosław Kaczyński et du parti Droit et Justice (PiS), on peut craindre que la situation se dégrade très fortement en Pologne.

La liberté de presse est systématiquement bafouée dans la majorité des pays de notre monde. Gérard Tschopp, président de Reporters sans fronières Suisse

Gérard Tschopp : La liberté de presse est systématiquement bafouée dans la majorité des pays de notre monde. Ça se traduit par une presse totalement contrôlée, des assassinats, des arrestations et des disparitions de journalistes, le tout dans un climat d’impunité. L’exception c’est la liberté d’information ! L’ONU a adopté des résolutions sur la liberté de la presse, mais il n’y a pas de suivi. C’est pourquoi il faut doter le Secrétaire général de l’ONU d’un Rapporteur spécial pour la protection des journalistes. Il serait notamment chargé de coordonner les organes onusiens et de veiller à ce que les Etats respectent leurs obligations aux termes du droit international.

La France entre au troisième rang du bilan macabre de Reporters sans frontières (RSF). Uniquement au titre du nombre de journalistes tué·e·s ?

C.D : Oui. Peu après que Charlie Hebdo a publié les caricatures danoises de Mahomet, l’hebdomadaire a été visé par les djihadistes. Huit journalistes et dessinateurs de presse sont morts lors des attentats de janvier 2015, sur cent dix morts répertoriés au niveau mondial pour 2015. Mais la France a aussi reculé à la trente-sixième place dans le classement de la liberté d’information. Ces dernières années, sous prétexte de prévenir les attentats et la pornographie, elle a promulgué des lois qui mettent à mal la liberté de la presse. On assiste au même phénomène en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis.

G.T : C’est tout le problème de la législation antiterroriste. Dès l’instant où vous surveillez fortement le trafic sur les réseaux sociaux, internet ou les données cellulaires, la protection des sources est mise fortement à mal, et la liberté de la presse va en pâtir. Les choses ne sont pourtant pas figées. La législation sur la surveillance adoptée en France est contestée. Les instances administratives supérieures, le Conseil constitutionnel et le Conseil d’Etat, doivent encore se prononcer sur un certain nombre de mesures. La société civile demande des comptes. Et il subsiste la possibilité d’aller devant la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH).

Quelles restrictions supplémentaires le terrorisme a-t-il amenées ?

C.D : Après les attentats de janvier 2015, la journalise Caroline Fourest a été censurée lorsqu’elle donnait une interview sur une chaîne anglaise. Dans le monde anglo-saxon, les fameuses caricatures danoises de Mahomet et celles de Charlie Hebdo n’ont jamais été publiées. C’est une forme d’autocensure que nous désignons comme du «religieusement correct».

G.T : Le blasphème est de plus en plus considéré comme une infraction pénale. La liberté d’expression s’arrête à la religion, que l’on n’ose plus critiquer. Pourtant, critiquer une religion c’est exercer sa liberté d’expression par rapport à des mouvements d’idées. On ne s’attaque pas à des personnes qui, elles-mêmes, ont toute liberté de croire en l’islam ou au christianisme. Malheureusement, on constate une retenue dans ce domaine par crainte de la menace terroriste.

L’antiterrorisme frappe aussi de plein fouet d’autres régions du monde ?

G.T : Dès que vous avez un mouvement djihadiste, terroriste ou séparatiste, il y a comme effet pervers un durcissement des lois, s’ensuit un rétrécissement des libertés individuelles, et de la liberté de la presse. En Egypte, la répression des Frères musulmans a pris des proportions dramatiques avec pour effet un contrôle total des médias.

Observez-vous des améliorations de la liberté de presse dans certaines zones ?

C.D : Dans certains pays d’Afrique, des élections ont amené plus de démocratie et une légère amélioration.

G.T : C’est le cas en Namibie et au Niger. Mais ça reste très fragile. J’ai assisté à une manifestation pacifique d’étudiants à Niamey, au Niger, il y a quelques semaines. L’armée a tiré des grenades lacrymogènes, et tout le matériel des journalistes a été saisi. Dans beaucoup de pays africains, il y a un durcissement, un réflexe autoritaire, qui se traduit par une répression de la liberté d’expression lorsqu’on se rapproche d’échéances électorales. C’est clairement ce qui s’est passé au Burundi.

 

Au Canada, faire une enquête sur les schistes bitumineux est extraordinairement dangereux. Gérard Tschopp

Les attaques contre les journalistes environnementaux sont-elles en hausse ?

C.D : Dix journalistes environnementaux sont morts depuis 2005, alors que nous n’avions recensé aucun mort auparavant. Il y a eu une accélération de la violence dans ce domaine. Les journalistes environnementaux prennent souvent des risques insensés. Ils ne sont pas seulement confrontés aux mafias locales, aux gouvernements, mais aussi à des populations qui défendent parfois leur seul moyen d’existence. Pour se protéger, des journalistes se constituent désormais en association et partent à plusieurs sur le terrain. Ils évitent ainsi de se retrouver la cible perdue dans un territoire isolé.

G.T : La situation est difficile pour les journalistes environnementaux y compris dans certains pays où la liberté de la presse est garantie. Au Canada, faire une enquête sur les schistes bitumineux est extraordinairement dangereux. Le journalisme environnemental est délicat car il s’attaque à des intérêts économiques.

Quelle est la situation en Suisse ?

G.T : Globalement la situation en Suisse est bonne. Mais il arrive que des journalistes doivent se battre jusque devant la CEDH pour faire entendre leur voix. Et il existe toujours quelques restrictions à la liberté de l’information. La Loi sur les Suisses de l’étranger, qui est entrée en vigueur le 1er novembre, en est une. En vertu de cette loi, en cas de pépin à l’étranger, un enlèvement par exemple, les journalistes pourront recevoir une facture importante de la Confédération. La loi ne prévoit pas d’exception pour la liberté d’information, alors qu’il est dans l’intérêt public que des reporters suisses se rendent dans des zones de crises. Autre exemple, l’article 293 du Code pénal punit les auteurs indirects de délibérations ou d’informations qualifiées de secrètes. Il suffit qu’un organe administratif ou politique décrète que des délibérations publiées par un journaliste soient secrètes, pour qu’il puisse être condamné. Heureusement, comme la justice fonctionne, les journalistes peuvent faire recours. Lors d’affaires récentes, le Tribunal fédéral ou la CEDH leur ont d’ailleurs donné raison. Mais les procédures sont longues et coûteuses.