Jiuxian Wangyun est moine, il en appelle aux dons sur les réseaux sociaux pour aider les prisonniers politiques. © Zhang Zhulin
Jiuxian Wangyun est moine, il en appelle aux dons sur les réseaux sociaux pour aider les prisonniers politiques. © Zhang Zhulin

Chine Un bonze 2.0

Par Justin Chang et Christine Chaumeau - Article paru dans le magazine AMNESTY n° 84, Mars 2015.
Activiste non-violent, le moine bouddhiste Jiuxian Wangyun défie les autorités sur les réseaux sociaux. Le bouddhisme lui a appris le don de l’intrépidité. Depuis son temple, où internet le relie au monde, il cherche à donner l’exemple.

Petit, maigre, sec, le moine flotte dans sa robe marron. Son nom bouddhiste est Xinghui, mais il est plus connu sous le pseudo qu’il utilise sur les réseaux sociaux : Jiuxian Wangyun «neuf fées regardent les nuages». Ce nom renvoie à son temple Jiu Xian, situé à cinq kilomètres du village Jiudu et à une heure de route en voiture de la municipalité de Ningde, dans la province du Fujian. Une contrée montagneuse du sud-est de la Chine, le long du détroit de Taïwan. La province est pauvre, la présence militaire a bloqué tout développement pendant des années.

Pour sortir de la pauvreté, le gouvernement local ambitionne de faire de sa région la capitale chinoise du nickel. Sauf que les habitants ne sont pas prêts à accepter ce développement à n’importe quel prix. Ils s’inquiètent pour leur santé. Le moine Wangyun est de ceux-là. Et il le dit. En août 2013, devant l’ancien siège de la mairie, il appelle la population à lutter contre l’installation d’une usine taïwanaise d’alliage de nickel dans le secteur. Elle aurait des conséquences terribles pour l’une des dernières zones propres du littoral chinois connue pour son aquaculture.

Militant connecté

C’est à la fin de l’année 2000 que Wangyun est devenu moine, quelques mois après son divorce et trois ans après l’avortement forcé de sa femme. Après une année de formation à l’institut bouddhiste de Fuding, municipalité voisine de Ningde, Wangyun entame une retraite de quatre ans dans les temples de plusieurs provinces. C’est grâce à Weibo, une sorte de twitter chinois, qu’il découvre les problèmes d’une société soi-disant «harmonieuse», selon le régime. En décembre 2013, pour la première fois, il plaide la cause des droits humains. Il est arrêté devant la mairie de la ville de Suzhou, province du Jiangsu, pour son soutien aux victimes de démolitions sauvages. Depuis, le moine en appelle aux dons pour aider les prisonniers politiques, à travers les réseaux sociaux.

Isolé au sein du clergé

Son activisme gêne les autorités. L’an dernier, le Bureau de la religion de Ningde et le département du travail du Front uni du Parti communiste chinois du village, voulaient révoquer la licence du maître du temple. «Ils me reprochent de manifester pour Occupy Central de Hongkong, contre l’installation d’usines, etc. Tout cela ne correspond pas selon eux à l’activité bouddhiste, raconte-il. Or, pour moi, les bouddhistes étaient toujours présents sur la scène politique avant 1949. Si on refuse aux religieux de participer à la politique, comment expliquer que l’on trouve dans le soûtra bouddhiste des scènes qui montrent les bouddhistes prononcer des discours aux rois et aux ministres ?».

 «Je n’ai pas peur. L’un des esprits du bouddhisme est le don de l’intrépidité. Je pense que c’est la religion bouddhiste qui m’a donné cette force» - Jiuxian Wangyun, moine bouddhiste

Il dort peu, passe cinq à six heure par jour sur le web pour s’informer sur la société actuelle. Dans ce combat, le moine demeure isolé au sein du clergé. Wangyun fait mine de croire que ses prises de position indiffèrent le pouvoir : «Je n’ai pas peur. L’un des esprits du bouddhisme est le don de l’intrépidité. Le moine doit, à travers son propre comportement, influencer les autres. Je pense que c’est la religion bouddhiste qui m’a donné cette force». Depuis son temple, c’est internet qui le relie aux autres. Il y glane des informations sur les causes à défendre et publie des petites annonces sur WeChat, afin de vendre le thé qu’il cultive dans son petit champ de 0,2 hectare. Ces recettes et les dons des croyants au Nouvel An chinois sont ses principales ressources. «Mon père a connu la Révolution culturelle chinoise, il estime que la Chine actuelle est en progrès, c’est une réforme progressiste. Je trouve qu’il s’agit simplement d’une illusion», conteste-il en haussant le ton. «Il y aura une révolution en Chine». Arrêté en 2015, il croupit depuis dans une geôle.